Jérémie Bennequin - À LA PAGE

25 avril 2015

estompage du jour

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ACTUALITÉ :

EXPOSITIONS

* 7 mars - fin août 2015, Chercher le garçon, collective, MAC/VAL (commissariat Frank Lamy).

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* 26 août - 19 novembre 2016, Learn to read differently, collective, Bury Art Museum, Royaume-Uni.

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LES SENS D’UN COUP DE DÉS

Retournement et réversibilité

Entre Marcel Broodthaers et Stéphane Mallarmé

 

le droit… de le répéter en sens inverse

le volume… est-ce commencer par la fin ? 

S. Mallarmé, Notes en vue du « Livre »

 

COUP DE BARRES

En consultant un soir, tard dans la nuit, épuisé par des circonstances… bref, en tournant les pages d’un des exemplaires du livre culte de Marcel Broodthaers, Un Coup de Dés Jamais n’abolira le Hasard, je remarque soudain que le volume est à l’envers. J’avais ouvert au hasard l’ouvrage renversé à l’une des double-pages barrées et poursuivi l’observation sans m’en rendre compte immédiatement. Or, ce retournement fortuit du livre image de Broodthaers allait donner lieu à une découverte littéralement renversante quant au poème de Mallarmé. Réflexion conceptuelle et poétique dont témoigne un nouveau livre d’artiste, omage au Coup de Dés

En 1969, l’artiste Marcel Broodthaers substitue aux deux cent vingt vers du Coup de Dés mallarméen autant de bandes noires disposées dans les pages aux endroits exacts où Mallarmé avait minutieusement choisi de placer ses mots les uns par rapport aux autres dans le champ des feuilles déployées. Geste radical, cette oblitération représente une abolition du texte et du sens poétique pour ne garder qu’un ensemble strictement visuel de formes rectangulaires allongées ayant néanmoins préservé du poème absent ou, plus exactement, évacué, hormis les positions spatiales respectives de chaque vers sur les pages, un rigoureux rapport d’échelle entre les barres correspondant aux cinq tailles distinctes de caractères des différents groupes de mots ainsi que l’orientation alternative du texte figurée par Broodthaers par une inclinaison des parallélépipèdes noirs dans le sens des italiques quand il y a lieu. 

Encore les mots du poème n’ont-ils pas complètement disparu dans la mesure où l’artiste belge les récupère pour les inscrire bout à bout, séparant simplement chaque vers par une barre oblique, à la place de la préface introductive au poème rédigée en 1897 par Mallarmé qui commençait d’ailleurs ainsi : « J’aimerais qu’on ne lût pas cette Note ou que parcourue, même on l’oubliât »[1]Last but not least, Broodthaers substitue son propre nom à celui du poète français sur la couverture du livre ainsi réapproprié dont le fameux titre ne change pas outre un détail, mais de taille, au niveau du sous-titre « poème » remplacé par le mot « image ».

  

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Marcel Broodthaers, Un Coup de Dés jamais n'abolira le Hasard, 1969.

 

IMAGES

En substituant au domaine littéraire de l’écriture et du lisible un espace formel de pure visibilité, Broodthaers établit une séparation substantielle entre l’univers du texte et celui de l’image en focalisant l’attention du lecteur, devenu regardeur, sur une dimension fondamentale de la composition mallarméenne du Coup de dés, laquelle ne relève pas uniquement de la syntaxe poétique mais d’une construction spatiale au sens plastique. Comme le rappelle Mallarmé dans la préface parue au sein de la revue Cosmopolis avant d’être reprise dans l’édition Gallimard dès 1914 puis éliminée par Broodthaers dans son « image » du poème, l’originalité de cette prose tient en grande partie à sa mise en page novatrice si particulière où « les “blancs” en effet, assument l’importance, frappent d’abord… comme silence alentour… dans quelque mise en scène spirituelle exacte »[2]

Cette disposition méditée des vers sur le papier, méticuleusement réfléchie par l’auteur, caractérise donc l’œuvre ultime du Coup de Dés, poésie visuelle où l’agencement dynamique non linéaire du champ lexical dans l’espace concret de la page, mêlée au jeu d’une hiérarchisation typographique, confère à chaque fragment du poème, libéré de l’enchaînement classique, un éclat particulier. Unis et séparés, à la fois autonomes et ensemble, les mots, en leur résonance polysémique, éveillent l’espace virtuel de l’imagination.

Cependant, la perception visuelle d’une telle représentation est toujours perturbée, pour ne pas dire occultée, par le phénomène de sa lecture – un peu comme dans le cas du calligramme dont on ne peut pas simultanément voir l’image et lire le texte qui la dessine. Pour observer comme il convient l’ensemble spatialisé que Mallarmé nomme une constellation il faudrait peut-être s’éloigner suffisamment du texte pour que les vers devenus illisibles à cause de la distance ne puissent plus s’appréhender qu’en tant que blocs d’obscurité contrastant sur le blanc du papier… Comme autant d’ombres insignifiantes ou, plus exactement, dépossédées de leur signification. Pure présence formelle, bel et bien visible mais illisible. En sémiologie, on dirait peut-être un signifiant sans signifié ou, selon le paradoxe énoncé par Roland Barthes quant à l’image photographique dans L’Obvie et l’obtus, un « message sans code ».[3] 

Or, cette évacuation du sens, cette libération de la forme par rapport au fond, c’est à dire en l’occurrence quant à son déchiffrage conventionnel et son interprétation, serait justement ce que réalise Marcel Broodthaers à travers la séparation des mots et des images au sein du Coup de Dés. L’univers linguistique d’un côté, la composition spatiale de l’autre. Ici les signes du langage écrit, là les lignes géométriques d’un art visuel. Ce genre de dichotomie essentialiste signifierait-elle un retour à l’autonomie moderniste de chaque medium artistique en son espace spécifique ? Cela ne sonne pas vraiment « Broodthaers » [bRod’ARts] et pourtant, dans son essai sur « L’Espace des mots : de Mallarmé à Broodthaers », Jacques Rancière considère que cette œuvre iconique de l’artiste conceptuel consiste « en un renversement de la logique mallarméenne » où l’image serait « un instrument de réflexion, afin de repenser la rencontre entre signes, formes, objets et actions qui constituait la grande utopie de l’art, depuis Mallarmé jusqu’à Rodchenko ou Schwitters » [4]. Utopie visuelle d’une équivalence entre les mots et les formes dans l’espace de la page… Utopie de la spatialisation matérielle du sens incarné sous une forme plastique, un design… Comme si, selon Broodthaers, le « devenir chose » d’un texte impliquait nécessairement l’état d’une réification illisible, rejoignant sous cet angle critique l’idée d’un certain fétichisme de la marchandise au sein d’une économie politique du signe, entre autre théorisée par Jean Baudrillard.[5] Tel serait, du moins à en croire la thèse de Rancière, laquelle n’est pas évidente, le paradoxe d’un poème qui ne peut apparaître en tant qu’image qu’à condition de disparaître du point de vue littéraire : « cela montre comment les mots et les images sont seulement compatibles au prix d’un mutuel anéantissement ».[6]

Une chose est sûre, les rectangles noirs sur fond blanc de Broodthaers traduisent, de manière tout aussi dialectique qu’une peinture suprématiste de Malevitch, un acte iconoclaste. En ce sens, le geste de Broodthaers ne consiste pas tant à substituer des formes à du texte qu’à éliminer des images, au sens poétique du terme, en les biffant ou, plus exactement encore, à remplacer un type d’image par un autre, profondément différent. Car, en toute rigueur, les mots du poème sont des images, à plus d’un titre d’ailleurs, tandis que les barres de Broodthaers n’en sont finalement qu’au sens restreint du terme… Figures géométriques, formes plastiques minimales ou, disons, minimalistes qui, comme les « objets spécifiques » de l’art dit minimal, tendent à ne représenter rien d’autre que leur propre présence, dans un white cube ou sur une page blanche. On est loin de la définition de l’image comme représentation au sens intentionnel d’une réalité virtuelle, ou référent, par quelque système de signes relativement analogique, plus ou moins arbitraire ou motivé. Comme dans le cas d’une pipe peinte ou dessinée, par exemple.

Or, ce que montre René Magritte à travers La Trahison des images et qu’a très bien vu Michel Foucault[7], c’est qu’une image, en tant que représentation iconique, même figurative et très réaliste, reste toujours une abstraction codifiée qu’il faut avoir appris à décrypter pour y voir un lien de ressemblance avec l’objet réel représenté. Et, en même temps, dès lors qu’elle s’inscrit dans un champ dédié à la représentation, toile ou feuille de papier, une phrase, manuscrite ou imprimée, composée de mots eux-mêmes divisés en lettres, signes atomiques, peut être considérée comme image –dessin linéaire, ensemble de formes graphiques. C’est ce qu’éprouve sans doute tout enfant ne sachant lire ou tout individu confronté à un système d’écriture différent du sien. Dès que le sens échappe, le dessin refait surface, le signifiant domine. Le fait est que, par habitude, nous lisons généralement un texte sans accorder d’importance à sa dimension graphique, tout comme nous voyons automatiquement une pipe au lieu d’un amalgame abstrait de taches colorées. Au quotidien, la réalité virtuelle des signes iconiques ou linguistiques escamote la réalité physique de leur inscription, l’apparence visuelle de la trace écrite. Même si, dès qu’il se matérialise dans le volume d’un livre, l’aspect objectal d’un texte n’est jamais sans importance pour son lecteur, surtout quant aux esthètes bibliophiles.

Par ailleurs, un texte, a fortiori poétique, est généralement un ensemble d’images au sens cette fois littéraire du terme, où l’on peut bien entendu trouver des figures de style, des métaphores, mais où chaque mot renvoie déjà en soi à des représentations mentales et renferme tout un imaginaire. Mallarmé avait une conscience suraigüe du pouvoir évocatoire contenu dans les mots qu’il considérait d’ailleurs, au moment d’écrire Un Coup de Dés, comme des images juxtaposées sur les pages. « Le papier intervient chaque fois qu’une image, d’elle-même, cesse ou rentre, acceptant la succession d’autres… »[8]. Et cette idée du vers en tant qu’image existait déjà dans les brouillons du poème, comme en témoigne la première mouture de son projet de préface :

 « La parole se profère libre dans le domaine des sons et de l’intelligence, et, pour ainsi dire, y suspend son vol à l’esprit ; mais si, pour quelque motif, elle requiert le papier, dépossédé de sa fonction originelle de présenter des images, alors ne doit-elle pas remplacer celles-ci à a sa façon, idéalement et fictivement. J’ai donc pensé qu’une suite d’images reliées rattachées par un fil… »[9]

Dans Un Coup de Dés, ce qui fait image relève autant de la lettre typographiée que du mot, du vers et de la double page toute entière. C’est cet ensemble d’images chargées de sens auquel Marcel Broodthaers substitue ses bandeaux noirs dont les formes neutres, en deçà ou au delà d’un sens quelconque, n’expriment radicalement rien d’autre que leur lieu respectif sur les pages.

 

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Un Coup de dés..., photographie J. Bennequin, 2013.

 

L’AUTRE SENS

Mais voilà qu’un jour, ou une nuit, enfin bref, j’ouvre donc par hasard le livre de Broodthaers à l’envers, c’est à dire complètement retourné, tête-bêche. Et je le consulte un moment dans le mauvais sens avant de me rendre compte de l’erreur. Du reste, un rectangle noir demeure absolument identique à lui-même lorsqu’il pivote de 180°. Certes, l’emplacement respectif des barres était inversé, le bas de page étant devenu le haut et chaque recto un verso mais, cela dit, le tout ne fonctionnait pas plus mal ainsi, les rapports dynamiques étaient préservés et ce renversement du sens ne perturbait même pas l’orientation des parallélépipèdes penchés de l’italique. Cette expérience n’aurait bien sûr pas pu m’arriver avec le poème imprimé puisque la difficulté, voire l’impossibilité de lire les vers retournés, à savoir l’incompréhension du sens, m’aurait naturellement tout de suite indiqué que je ne tenais pas le livre correctement, dans le bon sens.

En observant maintenant consciencieusement le livre de Broodthaers retourné, chaque case noire, à la fois formellement inchangée mais selon ses nouvelles coordonnées spatiales sur la page, me semble désormais appeler quelque chose… le fantôme du poème disparu émerge lentement, lumineusement depuis ces ténèbres. Il me paraît presque logique de replacer à présent les vers de Mallarmé à l’intérieur des sombres cellules rectangulaires, fond d’obscurité d’où le texte ressurgit blanc sur noir, en réserve. Dans leur état renversé, les barres correspondent encore parfaitement en termes de taille et d’orientation aux mots-images du Coup de Dés. Comme dans ces jeux d’enfants où il faut faire rentrer telle forme dans l’endroit qui lui correspond, encore que la solution est évidente puisqu’il s’agit simplement de retourner le texte pour qu’il redevienne lisible suivant notre sens conventionnel de lecture. Si l’on prend le poème de Mallarmé en le renversant à l’image du livre de Broodthaers, il convient de faire pivoter chaque groupe de mots selon une rotation de 180° autour de son point central. On obtient alors Un Coup de Dés dont la lecture peut se faire, toujours sur double page, de haut en bas et de gauche à droite, mais où l’ordre de la suite des vers se retrouve inversé, le dernier vers du poème, situé en bas d’une belle page, devenant le premier en haut d’un verso, et inversement, selon le renversement du sens indiqué.

 Mais tout cela ne présenterait guère d’intérêt si l’inversion des images et des mots n’avait pu permettre de jouer justement sur l’ambivalence sémantique de ce petit terme : sens. Car, au même titre que le retournement de l’« image » de Broodthaers ne remettait pas en cause la vision de chaque barre, en lisant le poème de Mallarmé à rebours on découvre que la composition fonctionne étonnamment bien dans ce sens. Non seulement une compréhension cohérente demeure mais la lecture s’avère même pertinente, heureuse, et les vers y trouvent une résonance inédite.

« Toute pensée émet un coup de dés »[10]… Le retournement fortuit de l’image de Broodthaers avait donné lieu à la réversibilité du poème de Mallarmé. La perte accidentelle d’un sens avait finalement permis d’en révéler un autre. L’abolition des images poétiques entraînant la découverte d’une nouvelle constellation. 

On peut se demander dans quelle mesure Stéphane Mallarmé avait prémédité cette lecture réversible du Coup de Dés. Voici quelques éléments de réponse. D’abord, comme nous l’avons remarqué, le fait d’avoir construit son poème comme « une suite d’images reliées » facilite la réversibilité de sa lecture dans la mesure où chaque « image », segment poétique ou « mot total », constituant comme un fragment suggestif relativement autonome, leur écho engage toute une combinatoire en termes d’agencement dont procède une pluralité potentielle de lectures d’Un Coup de Dés.[11] Ensuite, le style de Mallarmé lui-même, jouant en permanence de l’inversion et du déplacement intempestif des termes dans ses phrases, inaugure une syntaxe spéciale dont le sens échappe souvent au lecteur inexpérimenté, lequel se trouve alors déstabilisé par tant d’ « obscurité »[12]. La lecture inversée du poème présente d’ailleurs l’intérêt d’en clarifier parfois la syntaxe… Mais encore, chose primordiale, dans ces notes en vue du « Livre », grand-œuvre inachevé et partiellement détruit dont on se demande aujourd’hui si le poème du Coup de Dés ne devait pas faire partie[13], unique fragment abouti, on peut lire ceci :

« 2 feuilles… le titre… au verso… de l’une –qui devient le recto… au recto de l’autre qui devient le verso (…) Ce n’est que grâce à deux textes répétés que l’on peut jouir de toute une partie… ou grâce au retournement du même texte en deux –d’une seconde façon de relire qui permet d’avoir le tout successivement (…) un livre ne commence ni ne finit : tout au plus fait-il semblant (…) le volume, malgré l’impression fixe, devient par ce jeu, mobile –de mort il devient vie (…) Une seconde série de lecture peut être donnée en sens inverse… »[14]

Troublant. Enfin, que penser de la tautologie du titre en question ? Un Coup de Dés jamais n’abolira le Hasard, l’étymologie du mot « hasard » signifiant en arabe –az-zahr– « le dé », ce qui donne, préservant donc le sens via la réversibilité du poème inversé, Le Hasard n’abolira jamais Un Coup de Dés. Reste l’effet symétrique de la double page centrale du livre, composée en miroir de part et d’autre de l’axe vertical du pli ou, peut-être plus exactement, « enroulée avec ironie (…) tourbillon (…) autour du gouffre »[15] , milieu giratoire du livre où la lecture bascule, jusqu’au retournement. Comme si le chant lexical, au cœur du poème, constituait justement « une insinuation », comme si… 

Il n’y a pas de hasard, ou alors « vaincu mot par mot… »[16], au sein d’une aventure poétique sans précédent dans l’histoire de la littérature. [17]

 

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 Jérémie Bennequin, Le Hasard n'abolira jamais un coup de dés, 2014. Photographie J.B.

 

PRÉFACE

Sur le plan grammatical, la lecture inversée des vers du Coup de Dés pose néanmoins quelques problèmes… Surtout sur la seconde double page, devenue l’avant dernière du poème, où une « faute » de genre et de nombre affecte un adjectif important. « ÉTERNELLES », féminin pluriel, s’accorde dans le sens conventionnel avec le mot « CIRCONSTANCES » de la proposition précédente. Or, dans l’autre sens, « ÉTERNELLES » devrait s’appliquer au mot « NAUFRAGE », masculin singulier. J’en ai un peu voulu à Mallarmé.

Cependant, ma préface apporte une solution. Je n’allais pas laisser les mots du poème où Broodthaers les avait compactés puisque mon geste consistait justement à les réintroduire entre les feuilles du livre. Le champ vidé de l’introduction devenait libre. Ma première idée était d’y disposer les bandes noires à la suite les unes des autres comme l’artiste belge l’avait fait pour les vers du poème mais ç’eut été je pense une erreur dans la mesure où j’avais fait le choix de réinscrire à l’envers les mots du texte au sein même des formes rectangulaires pour bien montrer leur correspondance et ma réflexion équivoque quant au sens… Du reste, cela n’aurait pas réglé les problèmes grammaticaux. C’est pourquoi j’ai finalement choisi de transcrire l’intégralité du poème inversé dans sa version phonétique. La poésie, pour Mallarmé, n’est-elle pas avant toute chose une question sonore ? Musique par excellence dont les vers inscris dans l’espace du Coup de Dés serait la partition, à déchiffrer pour quiconque saurait lire. Ainsi, la préface phonétique permet-elle d’en revenir dès le début à l’essence incantatoire de la Poésie et à sa transcription graphique, laquelle en l’occurrence n’est plus tributaire des contraintes rigoureusement syntaxiques et grammaticales, ouvrant des horizons nouveaux à travers une lecture, hantée d’homonymes, où l’indétermination du sens domine. Encore faut-il savoir décrypter ce langage phonétique, lequel s’impose a priori au regard comme un ensemble de signes disposés de façon aléatoire, certains inconnus, d’autres plus courants mais étrangement renversés, le tout comme un bloc visuel hermétique et abstrait.

Hommage à Marcel Broodthaers, en référence à son propre livre de réappropriation (tiré en 1969 à Anvers, ironie du sort ?), le sous-titre image devient omage. Après le geste iconoclaste de la substitution voici, à l’occasion du centenaire de l’édition définitive originale d’Un coup de Dés (N.R.F., 1914, concours de circonstances…) l’élégante et radicale simplicité du retournement. Renversement que chaque lecteur regardeur du livre doit réaliser à son tour pour concevoir la réversibilité du poème et entrer, de fait, en possession du sens.

 

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 Stéphane Mallarmé (Un Coup de Dés..., Poéme, 1914), Marcel Broodthaers (Un coup de Dés..., Image, 1969), Jérémie Bennequin (Le Hasard..., Omage, 2014), vitrine de la galerie Yvon Lambert, Paris, 2014.

 

Jérémie Bennequin

Paris, 7 juillet 2014



[1] Stéphane Mallarmé, Préface du Poème Un Coup de Dés Jamais n’abolira le Hasard, édition « pré originale » de la revue Cosmopolis, 1897.

[2] Ibid.

[3] Roland Barthes, L’Obvie et l’obtus, Essais critiques III, Paris, Seuil, 1982.

[4] Jacques Rancière, « The Space of words :from Mallarmé to Broodthaers », Un Coup de Dés, Writing turned Image, An Alphabet of Pensive Language, Generali Foundation, Wien, 2008, p. 208. Je souligne, pour le plaisir.

[5] Jean Baudrillard, Pour une critique de l’économie politique du signe, Paris, Gallimard, 1972.

[6] J. Rancière, op. cit.

[7] Michel Foucault, Ceci n’est pas une pipe, Montpellier, Fata morgana, 1973.

[8] S. Mallarmé, Préface au Coup de Dés, op. cit.

[9] S. Mallarmé, « Brouillon du “Coup de Dés“ », Œuvres complètes, paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1998, p. 403.

[10] S. Mallarmé, Un Coup de Dés Jamais n’abolira le Hasard, Paris, Gallimard, 1914.

[11] Sur ce point, se référer entre autre à l’étude de Virginia La Charité (The Dynamic of Space. Mallarmé’s « Un Coup de Dés jamais n’abolira le Hasard », Lexington, French Forum publishers, 1987) dont la thèse d’une poésie mallarméènne à la fois mobile et combinatoire dont découle une diversité de lectures possibles d’Un Coup de Dés… est réfutée par Michel Murat (Le Coup de Dés de Mallarmé, Un recommencement de la poésie, Tours, Belin, 2005, p. 94, 132).

[12] Référence au texte de Marcel Proust, « Contre l’obscurité », critiquant en 1896 dans une parution de La Revue blanche le style abscons de Mallarmé, lequel lui répondra d’ailleurs dans la même revue par « Du Mystère dans les Lettres ».

[13] Voici ce que Mallarmé écrit dans une lettre à Verlaine datée du 16 novembre 1885 : « … et je réussirai peut-être ; non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais qui pour cela !) mais à en montrer un fragment d’exécuté… » (Pléiade, op. cit.)

[14] S. Mallarmé, Pléiade, op. cit., p. 993-1046.

[15] S. Mallarmé, Un Coup de Dés Jamais n’abolira le Hasard, Paris, Gallimard, 1914.

[16] S. Mallarmé, « Le Mystère dans les Lettres », Igitur, Divagations, Un coup de dés, Paris, Gallimard, 2003, p. 288.

[17] Il conviendrait maintenant de réfléchir à l’image métaphorique du « coup de dés » comme figure de l’irréversible, le roulement du dé constituant ce laps de temps sans retour où règne l’incertitude et la fatalité du Hasard jusqu’à l’arrêt d’un résultat définitif qui avait néanmoins toutes les chances d’être différent. À l’échelle de la vie humaine, on retrouverait la hantise mallarméènne d’une perpétuelle soumission aux aléas du sort, et au niveau de l’acte créatif ce « naufrage » existentiel d’une œuvre dénuée de raison suffisante. Vacuité contre quoi se bat précisément le poète en opposant aux éternelles circonstances de l’irréversible accident une construction poétique dont la réversibilité (laquelle implique une lecture à rebours dont le principe de répétition inversée se distingue du système circulaire que l’on retrouve davantage dans la boucle vertigineuse du Temps retrouvé proustien) témoigne d’une mise en abîme du « destin » à travers une quête (utopique ?) de l’unique coup « qui ne peut pas être un autre ». De manière générale, à l’encontre de toute conception strictement linéaire (du temps, de l’histoire, du récit…), l’idée fondamentale d’un retournement sur soi-même constitue manifestement un paradigme de la modernité théorique, tant littéraire (expérience de la mémoire avec Proust À la recherche du temps perdu, phénomène du ressac poétique d’Un Coup de Dés…) que philosophique (via la pensée nietzschéenne de l’éternel retour, de la durée chez Bergson, du pli selon Deleuze…).

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