24 octobre 2009
OBSERVATION RELATIVE À LA DÉCOMPOSITION DU POÈME
Un Coup de Dés jamais
n’abolira
Le Hasard
OMAGE
par
JÉRÉMIE BENNEQUIN
Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Gravée en frontispice du volume, la petite
phrase s’élance puis se fractionne, flottant en lambeaux dans les pages, son
corps divisé scande le Poème qui, au son du mot suprême, vacille, intimant dans
sa chute l’idée principale, « Toute Pensée émet un Coup de Dés[1] ».
Le Hasard est roi ! Aveu contradictoire pour qui est en quête d’une Poésie
où « le hasard n’entame pas un vers[2] ».
Rêve que réalise l’ultime
Coup de dés où le vers ronge les
feuilles, quasiment vierges, sillonnant « le vide papier que la blancheur
défend [3]».
Tout y est suffisamment nécessaire, rien de fortuit. « Le hasard vaincu
mot par mot [4]», non par
ajout, mais par suppression. Une écriture par retrait. La destruction, Béatrice
du poète, est au cœur d’Un coup de dés.
Ainsi « indéfectiblement le blanc revient (…) pour conclure que rien au
delà et authentiquer le silence [5]».
Spectre des mots dont il convient de dissiper « l’ombre éparse en noirs
caractères [6]». En résulte
le poème en décomposition, ruine sur l’anéantissement du reste –vestige sans
lequel il y a le vide, le Néant. Aussi, nul
n’échappe aux coups du sort. Jamais. Pas même Un coup de dés, coup de génie suggérant l’errance de sa propre
aventure, éloge paradoxal, d’une dynamique à la fois lente et stochastique. Un
coup de dés n’abolit pas le hasard, il l’anoblit.
Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Mais, le hasard peut-il
abolir Un coup de dés ?
Parachever l’œuvre du hasard, c’est lui rendre ce qui lui appartient. À
condition, certes, de remettre « cet unanime blanc conflit[7] »
sur le tapis. Comment ? « En creusant le vers[8] ».
On évide le récit. Du reste, je ne suis pas mal armé, moi l’artiste à la gomme,
pour abolir Un coup de dés. Si, pour
mémoire, d’un « grand cimetière » j’endommage rituellement les tomes,
de l’écrivain s’étant décrit en poète au marteau je pillerai volontiers le
« minuscule tombeau[9] ».
Reste à établir rigoureusement les règles du jeu. D’abord, le choix des armes. Pour
la fortune, la pièce de monnaie, « le numéraire, engin terrible de
précision –présente, face une figure sereine et, pile, le chiffre brutal
universel[10] ».
Pile ou face ? Pile, le vers est sauf, et face… Mais non. Abolir Un coup de dés à coup de dés. On ne peut
plus cohérent. Et du coup on rend au hasard son étymologie, az-zahr qui en arabe signifie « le dé », on dévoile
aussi la tautologie de l’axiome initial : un coup de dés jamais n’abolira
le dé. Quand il tombe à l’arrêt –éclipse du hasard– l’incertitude disparaît.
Soit.
Ensuite, question cruciale,
quelle doit être au juste, dans le détail, la cible de chaque coup ? Quelle
serait, sur le plan poétique, la particule élémentaire d’Un coup de dés ? Le mot ? Radical princier auquel, c’est
dire, « le poète cède (…) l’initiative ». Mieux, la lettre, atome
indivisible. Sachant que l’alphabet du poète correspondrait théoriquement à
« l’orthographe, des antiques grimoires », dépourvus de J et de V, « avec
ses vingt-quatre signes, cette littérature exactement dénommée les Lettres[11] »,
tandis qu’il utilise en pratique les vingt-six caractères du classique
abécédaire. Encore dans sa préface au Coup
de dés de la première édition Cosmopolis
de 1897 l’auteur n’évoque-t-il pas « la Page [en fait, la Double
page] : celle-ci prise pour unité comme l’est autrepart le Vers ou la ligne
parfaite[12] » ?
Alors, comment éradiquer le poème ? À mesure d’« une ligne par page à
emplacement gradué[13] » ?
Au mot, à la lettre ? Cependant, écoutez Charles Baudelaire :
« il y a dans le mot, dans le verbe,
quelque chose de sacré qui nous défend d’en faire un jeu de hasard[14] ».
Cette chose, n’est-ce pas le son ? « Chaque syllabe est d’or[15] »,
lit-on quelque part dans les fragments rescapés du Livre. Telle est la molécule
sonore de la partition visuelle d’Un coup
de dés. Cette note sacrée dans le mot, dans le verbe, donne à la langue sa
force évocatoire, éveille chez le « lecteur habile[16] »
un désir d’incantation. Que ne puis-je en effet lire ce poème sans le dire à
haute voix ou, plus exactement, à voix basse, comme on récite un psaume, en
murmurant pour soi. Donc, atteindre Un
coup de dés en sa substance moléculaire –le pied– éteindre à tout hasard
cette Musique, en jouant les syllabes au dé. Concrètement, à partir du graphème
initial –Un– le premier lancé
détermine, au sein d’une constellation liminaire de six sonorités distinctes,
l’extinction phonétique –visuellement symbolisée par l’effacement radical du
signe graphique qui coïncide sur la page– de la syllabe correspondant, dans
l’ordre conventionnel de la lecture, au nombre issu du premier jet. Disparition
originaire désignant, en négatif, de par son absence ou « inanité
sonore », la prochaine syllabe, laquelle succède désormais à l’endroit
laissé vacant, nouveau graphème à partir duquel un second lancé aura lieu dont
résultera, selon le principe indiqué, une autre ablation substantielle, et
ainsi de suite, suivant une succession purement aléatoire d’opérations
chirurgicales, partielle et partiale, dans le corps du texte, « le tout
sans nouveauté qu’un espacement de lecture. Les “blancs”, en effet, (…) comme
silence alentour[17] ».
Enfin, la mise en abîme d’Un coup de dés ne saurait prendre effet
que dans la répétition de l’acte ici même inauguré. Tant que le dé, par le
biais d’une suite d’unités impeccable –la présence d’un public faisant foi–
n’aura pas anéanti toutes les notes du chant poétique, chose qui relève de
l’infime probabilité, les vers, auxquels nous aurons touché, vérifieront de
concert l’équation de la phrase capitale du poète que je cite, que j’évoque,
dont je préserve le Mystère en invoquant son œuvre sans le nommer. Le hasard
jamais n’abolira Un coup de dés.
[1] Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Paris, Gallimard,
Pléiade, 1998, p. 387.
[2] Lettre
à François Coppé, décembre 1866, Correspondance,
I, Paris, Gallimard, 1987, p. 234.
[3] « Brise marine »,
Pléiade, op. cit., p. 122.
[4] « Le Mystère dans les
lettres », Igitur, Divagations, Un
coup de dés, Paris, Gallimard, 2003, p. 288.
[5] Id. Ibid.
[6] « Quant au
livre », op. cit., p. 276.
[7] Pléiade, op. cit., p. 42.
[8] Lettre
à Henri Cazalis, avril 1866, op. cit., p. 207, 208.
[9] « Quant au
livre », op. cit., p. 275.
[10] « Divagations »,
op. cit.
[11]
« La musique et les lettres », Ecrits
sur l’art, Paris, Flammarion, 1998, p. 370.
[12]
Un coup de dés…, op. cit., p. 391.
[13]
« Quant au livre », op. cit., p. 279.
[14]
Charles Baudelaire, « Théophile Gautier », Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Pléiade, p. 117.
[15]
« Notes en vue du Livre », Pléiade, op. cit., p. 549-625.
[16]
Un coup de dés…, op. cit., p. 391.
[17] Id. Ibid.
20 septembre 2008
LE ROI DU SILENCE ET LES ENFANTS DE LA NUIT



J’efface Proust. Au pied de la lettre, consciencieusement, tous les
jours ou presque, à la gomme, ligne par ligne, page après page, dans la
collection blanche de Gallimard. J’use ce livre, À la recherche du temps perdu, pour la beauté du geste, entre
autres. Lentement, l’œuvre disparaît, s’estompe au rythme d’une érosion artificielle,
quotidienne et minutieuse. C’est un travail de longue haleine, une entreprise
colossale, inutile mais obsessionnelle, insensée. N’ayons pas peur des mots, je
perds mon temps. Un comble n’est-ce pas ? À la bonne heure.
Plus qu’une habitude, c’est un rite,
lequel, paraît-il, est le repos du poète.[1] Un
rituel d’effacement auquel je me livre, non sans quelques états d’âme –parfois
l’ombre d’un doute, une légère inquiétude, voire un profond désarroi devant
l’absurdité d’un tel emploi du temps–, avec une rigueur, un zèle protocolaire. Il n’est contre les mouvements imprévisibles
d’un cœur passionné qu’un remède sûr, si l’on en croit Musil, la stricte observance d’une méthode.[2]
Une page par jour, ni plus ni moins, c’est suffisant, autrement dit environ une
heure de gommage intensif, ça n’est pas rien, c’est nécessaire. Tôt, le matin
de préférence, avant que le jour soit levé. L’aube est un moment idéal pour
estomper un livre. Rien de tel, en effet, que d’éprouver au réveil la
résistance d’une feuille soumise aux caresses corrosives du côté bleu de ma
gomme. Si comme l’écrit Proust, les vrais
livres doivent être les enfants non
du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence[3],
en voilà un qui décline, entre chien et loup, dans le calme propice qui l’a vu
naître. D’un geste régulier, en balancier de métronome, ma main s’agite sur le
papier. Va-et-vient à la surface imprimée de la page qui progressivement se
décompose sous le passage “gommeux” du souple petit parallélépipède de
caoutchouc bicolore qu’entre le pouce et l’index, comme en un étau, je tiens. La
gomme, instrument de patience requérant la plus habile application quant à
l’effacement de signes rebelles, en l’occurrence indélébiles, néanmoins tout à
fait adéquate à condition, bien sûr, de ne pas prendre n’importe laquelle, d’en
choisir une de qualité, douce, légère,
friable, que l’écrasement ne déforme pas mais réduit en poussière[4],
en cela identique au spécimen à la recherche duquel s’obstine le héros de Robbe-Grillet,
si ce n’est que ma quête consiste à tester la valeur abrasive de quantité
d’entre elles afin d’élire, du moins jusqu’à nouvel ordre, la seule gomme qui efface bien l’encre.[5] Chacune
se frotte et s’effrite au contact d’un texte dont le corps peu à peu s’altère,
se dégrade, se désagrège et, oui, tombe littéralement en ruine. C’est dire
qu’il ne disparaît pas complètement, non, tout n’est pas perdu puisque
demeurent, ça et là, dispersés dans les décombres, les résidus épars du champ
ruiné de la page, des morceaux de texte, bribes de phrases, fragments de mots,
syllabes et lettres rescapées. Les miettes, en somme, d’un roman décharné jusqu’à l’os, rongé jusqu’à la moelle[6],
au sens propre grignoté après avoir été proprement “dévoré” par le lecteur
vorace que je suis. Le texte tuteur ne
cesse de se sculpter, de se denteler, de se travailler en forme de ruine
–éternelle, plus éternelle[7] :
témoin squelettique d’un anéantissement partiel et progressif, miraculé du dommage,
dernier vestige, presque illisible mais bel et bien visible, inébranlable s’il
en est, de l’édifice enfui. Comme une esquisse légère, un dessin inachevé à
partir duquel on peut tenter de reconstruire, certes mentalement, par le
souvenir, la grande fresque d’origine. Ainsi, l’architecture proustienne,
monument consacré de la littérature moderne, temple, sanctuaire de la mémoire
intime, donc universelle, bâtie à dessein comme une cathédrale, ainsi, donc, le
livre que j’abîme trouve-t-il en son péril symbolique une mise en abîme
singulière. J’entends d’ici la bonne Françoise… « C’est tout mité, regardez, c’est malheureux, voilà un bout de
page qui n’est plus qu’une dentelle[8] »… Et son maître mourant de
rétorquer, solennel : la durée
éternelle n’est pas plus promise aux œuvres qu’aux hommes.[9] Cela
dit, un coup de gomme jamais n’abolira La
Recherche. Or, chose remarquable, ma profanation rituelle s’accorde à
merveille avec cette petite phrase de Proust, dans Le Temps retrouvé :
Un
livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire
les noms effacés.[10]
Lorsque je suis tombé, plus ou
moins par hasard, sur cette pensée au sein du livre que j’efface, j’en gommais déjà
les tomes. Encore ce passage ne pouvait-il pas m’être tout à fait inconnu dans la
mesure où j’avais sûrement dû le lire, sans pour autant le retenir, ni même y
prêter attention, lors de ma première lecture de La Recherche, à la suite de laquelle j’avais néanmoins ressenti le
besoin immédiat et irraisonné, quasi pathologique,
d’en estomper les pages. Inconsciemment, sans le savoir donc, j’ai pris Marcel
Proust au mot. Et voilà que, soudain,
je redécouvre avec le regard vierge d’un “moi” nouveau ce verdict, manifestement
sans appel. Curieuse sentence prononcée par le tribunal devant lequel, tous les
jours, en ma qualité d’“estompeur”, j’ai juré de comparaître. Créance
inestimable, n’est-ce pas, de l’autorité à laquelle, inlassablement, à coups de
gomme, j’attente. Cette rencontre fortuite, à vrai dire inespérée, avec la
pensée similaire, ici vraisemblablement solidaire, de l’auteur dont j’outrage
respectueusement l’ouvrage correspond, me semble-t-il, à ce genre de
coïncidence auquel Proust, dans Contre
Sainte-Beuve, donne le nom ambigu de
réminiscences anticipées.[11]
Sortes d’aimables poteaux indicateurs,
écrit-il, qui nous montrent que nous ne
nous sommes pas trompés, ou, tandis que nous reposons un instant dans un bois,
nous nous sentons confirmés dans notre route par le passage tout près de nous à
tire-d’aile de ramiers fraternels qui ne nous ont pas vus [et pour cause,
ils nous précèdent parfois dans le temps]. Superflus
si l’on veut. Pas tout à fait inutiles cependant.[12]
En tout cas rassurants, pour un voyageur en proie au doute, craignant souvent
de s’égarer… Sur le chemin que j’emprunte, si incertain soit-il, Proust
lui-même, en guide d’outre-tombe, me somme en quelque sorte de persévérer.
Histoire de dire, qui sait, qu’en dépit des évidences, un même effort d’art[13]
pourrait bien nous unir. Consentement du maître ? Bénédiction ?
Assentiment prémédité ? Mon gommage par Proust deviné ? Pas le moins
du monde. Le narrateur, à l’égal de Proust, est écrivain, telle est la
révélation à l’issue du roman, et c’est de cet art –écrire– dont il est ici
question, dans une métaphore certes, pas n’importe laquelle d’ailleurs. Il ne
s’agit pas d’une simple image perdue parmi tant d’autres dans l’immense corpus
proustien. D’un côté, parce qu’elle ponctue l’intégralité d’une longue
narration ; sous cette simple citation se dessine, en filigrane, tout le corps d’une pensée achevée.[14]
Ensuite, parce qu’elle touche à l’objet principal de cette Recherche : la littérature en tant que telle. Et puis, n’oublions
pas qu’aux yeux de Proust ces “figures de style”, n’ayant rigoureusement d’intérêt
qu’à condition de formuler chaque fois l’expression irréductible d’une loi, nécessaire et cachée[15],
ont précisément valeur d’équations. Tel est le sens de l’analogie proustienne,
moins déterminée par quelque élan de poétisation que soumise à l’exigence d’une
véridicité quasi scientifique : la vérité ne commencera qu’au moment où
l’écrivain prendra deux objets différents, posera leur rapport, analogue dans
le monde de l’art à celui qu’est le rapport unique de la loi causale dans le
monde de la science, et les enfermera dans les anneaux nécessaires d’un beau
style.[16]
Obscure équivalence, cela dit, du livre avec un cimetière où chaque page serait
comme une tombe dont l’épitaphe aurait en partie disparu… Sinistre sanction.
Quelle est cette funeste intimité du livre avec la mort et l’effacement ?
Louis-Ferdinand Céline compare lui aussi la feuille à une pierre tombale sur laquelle, dit-il, on peut lire, comme entre les
lignes, ci-gît l’auteur.[17]
Et Mallarmé –quant au livre : minuscule
tombeau, certes, de l’âme[18]– ne participe-t-il pas à ce funèbre
constat ? Le mystère dans les lettres repose en partie sur un dogme
cultuel, quasi religieux, conférant
au recueil du poète la sacralité d’un instrument
spirituel –une mystique du livre… Il
doit y avoir quelque chose d’occulte au fond de tous, […] quelque chose
d’abscons, signifiant fermé et caché, qui habite le commun[19]
et qu’il reviendrait à l’homme de lettres de savoir exhumer. Un calme profond où la pensée choisira les mots
où elle se reflétera toute entière[20],
écrit Proust, une grande nuit impénétrée et décourageante[21]
dont nous ne pressentirions tout au plus, de nous-mêmes, qu’une ineffable
énigme simplement nommée “âme”, sans l’existence de l’art…autrement dit du style,
lequel pour l’écrivain aussi bien que la
couleur pour le peintre est une
question non de technique mais de vision.[22]
Le fameux regard intérieur permettant, selon l’expression récurrente chez
Proust, de voir avec les yeux de l’esprit.
Il est la révélation, qui serait
impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative
qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y
avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun.[23]
Perception et, concrètement, traduction
personnelle d’un vaste pays mental peuplé d’impressions passagères que le
livre, ou volume –cet entassement de feuilles reliées contenant chacune un
fragment de texte, manuscrit ou imprimé, lui-même constitué de phrases,
agencement de mots lesquels consistent eux-mêmes en une combinaison de lettres–
serait non seulement susceptible d’incarner, de contenir, mais encore de
préserver…d’embaumer. Voici le danger : les pensées les plus “profondes”,
si on ne les exprime pas, risquent de rester à jamais prisonnières de nos corps
éphémères, cette chrysalide qui, en un sens, les enveloppe…ils mourront
ensemble dans l’oubli, l’indifférence, l’ignorance de tous. C’est le travail de
l’artiste, la tâche de l’écrivain, que d’extraire de lui-même ces visions singulières,
de les mettre au monde, en bon accoucheur. Méticuleux, expert et patient, comme
Arina Prokhorovna, l’âpre sage-femme dans Les
Démons de Dostoïevski, sans la bienveillance et le talent de qui,
probablement, les choses auraient pris
une très mauvaise tournure.[24]
Question de style… Ce labeur, Proust l’effectuait la nuit. Si je travaillais, ce ne serait que la nuit[25],
projette l’auteur/narrateur à la fin du roman. Or, effectivement, il écrivait souvent toute la nuit[26],
confirme Robert Proust, son frère. Encore, du moins dans les dix dernières
années de cette existence toute nocturne
à laquelle, selon Gide, il avait fini
par se faire[27],
l’insomniaque écrivait-il en réalité jours et nuits, couché, appuyé sur un coude et le papier dans le vide[28],
isolé, confiné, comme en quarantaine, à l’ombre du bruit, calfeutré dans la
crypte d’une chambre-sarcophage, capitonnée de liège, où le jour même était une
nuit sépulcrale. Un sombre tombeau dont Proust, dit-on, n’acceptait de sortir
qu’au crépuscule… Il attendait encore sur
le seuil de la porte la tombée de la nuit. Son ennemi le soleil était vaincu…Je ne puis séparer son souvenir de cette heure précieuse qui suit le
coucher du soleil…C’était son heure, se remémore Philippe Soupault[29].
Et Gaston Gallimard : Aujourd’hui
encore je le revois tel qu’il m’apparut avec ses vêtements noirs…sa longue cape
doublée de velours, son col droit empesé…ses épaules hautes…ses escarpins
vernis couverts de poussière...une certaine grâce…une certaine élégance…[30]
Charmant profil de Proust en prince des Carpates. Georges de Lauris évoque
quant à lui sa pâleur attirante[31], tandis
que Cocteau mentionne cette voix qui,
à l’entendre, n’arrivait pas de la gorge,
mais des centres[32].
Il faut dire que le mythe du personnage, cette aura qu’il entretenait de son vivant comme un feu qu’on attise, a
de quoi alimenter les comparaisons les plus fantasques. Proust, mi-revenant lui-même, remarque Céline, s’est perdu avec une extraordinaire ténacité dans l’infinie, la
diluante futilité des rites[33],
parmi lesquels, outre la panoplie liturgique des us et coutumes mondains d’une
aristocratie décadente, les rituels de
profanation de photo[34],
cultes fétichistes –Proust adhérait peu ou prou à la « théorie des
Spectres » de sieur Balzac– dont la scène sacrilège dite de Montjouvain,
du côté de chez Swann, serait l’aveu tacite, sans parler de ses activités de voyeurisme[35],
expériences spirites à la limite de la sorcellerie, ou de cette lugubre rumeur
de procédés sadiques sur des rats... Original. Un sacré monsieur qui, pour
couronner le tout, appartenait à la “race” deux fois maudite des juifs
invertis. Je reste hanté, quant à moi, par une photographie de Marcel Proust,
assez peu connue je crois, un instantané datant de 1921, précisément effectué à
sa sortie de l’exposition Vermeer, au Jeu de Paume, où il fut victime devant La Vue de Delft d’un sérieux malaise
lequel, comme on sait, lui inspira la mort de Bergotte, dans La Prisonnière. Rien à voir avec le
célèbre cliché, pourtant réalisé au même moment, maintes fois reproduit,
montrant l’écrivain de plein pied, digne dandy, fier, rayonnant…au contraire,
l’image dont je parle nous le présente sous un éclairage différent, une
luminosité cruelle, un soleil qui visiblement lui fait mal, le brûle, et sous
lequel son visage, en une grimace abominable, semble vraiment se décomposer.
Comme ces êtres surnaturels, ces strigoï qui,
suivant la superstition populaire, dorment le jour et ne vivent que la nuit,
craignant à en mourir la lumière diurne, et dont la légende, qui plonge ses griffes
dans le folklore moyenâgeux des Balkans, raconte que le corps est privé de
réflexion spéculaire. Or, un autre “monstre” de la N.R.F., Stéphane Mallarmé, jeune professeur d’anglais au lycée
Condorcet au moment même où le “petit Marcel” y faisait ses classes, aurait
pour sa part, au cours d’une intense période de révélation quasi mystique
l’ayant, selon ses propres termes, « emporté dans les Ténèbres »,
soudainement cessé de se refléter dans le miroir vénitien de son appartement.
On sait par ailleurs que Mallarmé se décrivait lui-même comme une araignée sacrée[36],
or, Deleuze ne termine-t-il pas son essai sur Proust et les signes[37] en assimilant justement le « corps
sans organes » du narrateur proustien à celui d’une araignée dont la toile
sécrétée n’est autre que La Recherche
en train de s’écrire ? Drôle de coïncidence, d’autant plus que les
aranéides, au même titre que le loup et la chauve-souris, appartiennent au
bestiaire vampirique… Au fait, saviez-vous que, traditionnellement, les pieux dont
se servent les chasseurs pour perforer le cœur de ces satanés suceurs de sang sont
réalisés en bois d’aubépine ? Vu l’intérêt, que dis-je, l’amour, le coup
de foudre du narrateur pour ces épineux sauvages, on peut se demander si son
adoration, feinte ou non, ne dissimule pas justement la crainte inavouée d’un auteur
dont la sensibilité surhumaine,
n’est-ce pas, concevait peut-être –comme lors de cette promenade en compagnie du
“bel ami” Reynaldo Hahn qui se souvient très bien de Proust regardant fixement les roses…la tête
penchée, le visage grave…les sourcils légèrement froncés[38]– une
irrésistible tentation mêlée d’inquiétude, sinon d’effroi, à respirer l’odeur
du danger dans le parfum suave et cruel de ces rosiers… Au fond, j’imagine tout
à fait Proust en hôte sanguinaire, emmitouflé, le soir, à Cabourg, traînant sa
silhouette fantomatique dans les couloirs du Grand Hôtel pour y faire de temps en temps une apparition spectrale.[39]
Mais, soyons sérieux, du comte Dracula Proust ne possède pas l’ombre d’une
canine. L’attitude bizarre, un peu louche, de celui qui, par le biais du
narrateur, se décrivait lui-même comme un étrange
humain…attendant que la mort le délivre…les volets clos…immobile comme un hibou…ne
voyant à ses dires un peu clair que dans
les ténèbres[40],
son comportement, donc, lui fut principalement imposée par un état de santé
très fragile. En effet, l’écrivain n’avait rien d’un zombi, du moins au sens
vaudou du terme, ni d’un hypocondriaque malade imaginaire. À la rigueur, s’il y eut chez Proust quelque chose de
monstrueux, remarque à juste titre Rivière, ce fut la suspension en lui de toute chimie pragmatique[41],
dans la mesure où il vécut littéralement déconnecté de toute réalité pratique,
utilitaire, incapable, par exemple, de s’adapter à l’hygiène que réclamait pourtant
chez lui la faiblesse d’un organisme franchement défaillant. Son asthme
chronique, qui débute à l’âge de neuf ans
par une crise terrible sous les yeux de sa famille horrifiée[42], lui
sera fatal ; sa nervosité maladive ou ses poussées d’eczéma, appliquant
régulièrement sur son visage le masque mortifère de la maladie, devaient par
ailleurs lui rendre la vie impossible. Il suffit, pour s’en convaincre, de
feuilleter les pages de sa correspondance… Ainsi les lettres adressées à son
« cher petit » Lucien Daudet[43]
–lequel, notons-le, lui reprocha tout de même son silence tombal– commencent-elles bien souvent par une plainte du
type : J’ai pris froid, j’ai de la
fièvre… J’ai été si souffrant… très souffrant aujourd’hui… trop souffrant pour t’écrire… tellement souffrant que je suis incapable d’écrire…
De même lorsqu’il s’agit de répondre, par exemple, à sa « chère Madame
Straus » au milieu d’une crise
tellement effroyable…[44]
ou encore pour s’excuser d’avoir omis de répondre à son « cher ami »
Louis Martin-Chauffier parce qu’il vient, comme d’habitude, d’être tellement malade… Envers
l’apprenti éditeur Gallimard qui, entre temps, est devenu son « cher
Gaston », on se demande toutefois si Proust n’exagère pas un peu : Je ne sais si je vous ai écrit depuis que
j’ai recommencé à tomber par terre à chaque pas que je fais…[45] À
l’évidence, l’éternel moribond joue parfois de l’ironie, comme dans cette
formule pleine d’autodérision où l’écrivain, « à peu près mourant »
pour ne pas changer, dit se soulever dans son lit comme –je cite : au portail de Notre-Dame les morts réveillés
par l’archange.[46]
Bref, « ayant été mourant » pratiquement toute sa vie, laquelle au
demeurant n’était guère à ses yeux qu’une
espèce de mort coupée de brefs réveils[47], celui qui est maintenant un fantôme[48]
aura donc incorporé jusqu’à son dernier souffle, le 18 novembre 1922 –l’année même
où Nosferatu sortait dans les salles
obscures– en fin d’après-midi, à l’âge de cinquante et un ans, l’âme d’un poète
ou, si l’on préfère, d’un prosateur de génie, dans la peau…d’un mort-vivant. Du
reste, Proust le concède volontiers : « quelqu’un qui mène ma vie et
souffre sans cesse est presque un monstre… »[49]
Un phénomène, disons, dont l’exceptionnelle fécondité créatrice, ce magnifique état d’attention mouvementé[50],
procède en partie de son mal [qui] seul
le séquestrait[51]
–origine ou, plus exactement, occasion,
courageusement saisie et utilisée[52] (bien peu, en pratique, eurent ce courage,
accordera Houellebecq[53]),
d’une ascèse atypique, exemplaire mais obligée–, déplorable condition physique
combinée, il est vrai, à une fortune des plus confortables, une richesse qu’il
avait reçue par chance et sans laquelle, c’est sûr, sa vocation n’aurait jamais
atteint ce degré d’accomplissement. La maladie et l’argent, deux éléments
nécessaires, bien qu’insuffisants, constituant si l’on veut une atmosphère
favorable pour qu’advienne en sa solitude –solitude qui, suivant le Proust de Contre Sainte-Beuve, serait une des deux
conditions d’enfantement des livres, la seconde étant le silence–, pour qu’en
sa déréliction privilégiée donc, se tisse, au prix certes d’une activité
tentaculaire[54]
et d’un effort acharné –comme Arachné brodant sa toile en tisserande prodigue
avec, pour filer la métaphore, le raffinement d’une dentellière car, si son
ouvrage est une robe, Proust a l’étoffe d’un haut couturier–, l’arantèle divine de l’écrivain. Un
prodige dans ce cloître, cette chambre
close, noire, sans air.[55] Un
vrai laboratoire où, soit comme un savant le romancier invente ses créatures
(Charlus, Albertine…), lesquelles expriment chacune un pan de sa folie, soit
comme un photographe il développe, pour les fixer au papier, les multiples impressions qu’il tire de
lui-même, exposant pour ainsi dire de nombreux clichés personnels à la lumière
de sa propre réflexion. Autrement dit, il se révèle. Docteur Marcel e(s)t Mister
Proust, l’un n’étant jamais que l’image latente ou, au choix, l’autre en
négatif. Dans le dénouement, le “vilain petit narrateur”, l’érudit Marcel, coïncide
avec l’auteur du livre majestueux dont nous venons de tourner la dernière page –là se rejoignent les deux
« côtés » d’un nom dont la nécessité de l’œuvre, suggère Boyer,
avait exigé la radicale séparation[56]–,
Proust, l’infaillible virtuose devant lequel, unanime, la postérité s’incline
et ce quand bien même le respect qu’on lui témoigne à titre posthume reste
effectivement toujours distant, empêché,
bizarrement guindé et glacé.[57] Pour ce qui me concerne tout au moins, avouerai-je
en suivant mot à mot Rivière, Proust aura
été le révélateur le plus effrayant que je pouvais rencontrer sur moi-même.[58] Son
œuvre, sa Recherche, est “monstrueuse”.
Par sa démesure d’abord, comme La Comédie
humaine, sa sublime envergure, mais aussi, et surtout, en raison d’une
dimension qui lui est propre, un caractère particulier, plus qu’atypique, anormal.
Le directeur de La Nouvelle Revue
Française y voit, comme un paradoxe, l’unique, le magnifique exemple d’une impossibilité réalisée.[59] Une
formidable anomalie que désigne Georges Bataille, moins résigné que lucide, lorsque,
consentant lui aussi à distinguer Proust du “commun des mortels”, il conclut que,
contrairement à ce valétudinaire fortuné, n’ayant ni sa prédisposition psychique
ni, le cas échéant, les moyens matériels, financiers, de la mettre en œuvre, nous n’avons aucune chance de faire
transparaitre l’opacité des choses[60].
Heureuse formule. Car, c’est bien ainsi qu’au sein du microcosme proustien “les
choses”, une à une, ou par paquets, par “petits clans”, se dévoilent, doucement,
péniblement même, s’organisent, s’agencent les unes par rapport aux autres, comme
lorsqu’au milieu du noir, laborieusement, naturellement, de lui-même, l’œil commence à voir. Ce n’est pas un hasard si Proust
décide d’envelopper le prélude de Combray
dans une impression de demi-réveil[61] où le jeune narrateur, plongé dans
l’obscurité de sa chambre, lumière éteinte, voit progressivement son regard
s’habituer à la pénombre. Mise en scène d’une perception tactile qui palpe le
réel –induisant parfois son lecteur en erreur, mais toujours à dessein–, avance
à tâtons dans l’épaisseur diffuse de la réalité. Une réalité intérieure, c’est
là toute l’histoire, décrite avec la précision et la perspicacité du regard
balzacien mais tourné de l’autre côté, dans l’introspection. Ainsi Proust
pénètre-t-il en effet l’opacité des choses, il se meut avec aisance et volupté
dans l’univers fuligineux qui l’habite –sa conscience–, tranquille, il voltige,
comme ce chiroptère d’Amérique latine, baptisé vampire (décidément…), animal aveugle
que la cécité n’empêche en rien de se diriger sereinement dans le noir. Ayant
développé une faculté qui nous échappe, l’écrivain s’oriente dans la nuit opaque
de la psychologie humaine. Procédant, à l’image de Freud, par l’interprétation
de signes-symptômes directement à partir des sensations elles-mêmes, Proust découvre
à sa manière l’infinie densité de l’esprit, et nous permet d’entrevoir –nous montre,
monstrum, le monstre–, dans sa
transparence ombreuse, la matérialité des sentiments. Pas étonnant que, pour
l’auteur du Temps retrouvé, les
livres ne soient plus, à proprement parler, l’œuvre de la solitude mais les enfants…de l’obscurité et du silence.[62]
Son style en témoigne. Le maniement magistral de la métaphore correspondant, me
semble-t-il, à ce rendu qu’en peinture les Italiens nomment sfumato, une touche brumeuse, un flou
maîtrisé, une alliance paradoxale de
précision et d’indétermination[63]
laquelle, poussée au niveau de perfection qu’on trouve, par exemple, au bord de
ce mystérieux sourire que Leonard de Vinci a savamment laissé dans le vague d’une ombre légère, confère sa vie
à l’image...comme par magie. Si les
contours ne sont pas trop fermes, si la forme est laissée un peu vague, comme
s’effaçant dans la pénombre[64],
l’imagination du regardeur, ici propre lecteur de lui-même, est libre de
deviner, de poursuivre, de parachever le dessin d’un visage, d’une expression,
d’une pensée. Engagement personnel qui, concernant La Recherche, fait de sa lecture une expérience intime, authentique, incomparable. Le livre de Proust
est cosa mentale, il dépeint, dans
ses variations les plus subtiles –une gamme tonale inouïe qui n’empêche pas,
ici ou là, la déchirure d’un contraste brutal–, le clair-obscur de l’esprit. Alors,
oui, on peut dire que, chez Proust, comme d’une palette de Caravage (avec
l’intellect d’un Poussin), tout est tiré
de l’ombre[65],
mais dans la mesure où, loin d’en dissiper le royaume, il s’y love, s’y
installe, en tire littéralement la substance même de son ouvrage. Aussi, quoi
qu’en dise Mauriac, son art n’a pas tant
l’indifférence du soleil –ce jour
impassible– que la clarté sibylline de sa sœur lunaire –pan lumineux au milieu d’indistinctes ténèbres– ou alors c’est une
éclipse, un soleil noir, mélancolique,
comme celui dont brûlait Nerval (que Proust admirait tant), injectant son rayon
spécial dans la voluminosité même de la plus trouble des profondeurs :
l’abîme sans fin des heures disparues, des jours anciens et des lointaines
années. C’est au tréfonds du passé, dans les catacombes de sa mémoire qu’au
flambeau de quelques souvenirs ce chercheur éperdu a décrypté les hiéroglyphes
du Temps. Au panthéon de la littérature, le roman de Proust trône à côté des Roi Lear, Ulysse, et autres rares souverains absolus. Au niveau de la
tradition française, il s’inscrit dans la noble lignée d’un hypothétique style de la mémoire qu’Albert Thibaudet rattache à une façon de sentir la vie et
d’évoquer le passé qui nous rappelle aussi Saint-Simon[66].
Cependant, explique l’auteur, c’est une véritable analyse du souvenir que
développe ce grand œuvre rigoureusement conçu comme un ouvrage dogmatique et une
construction.[67]
Finalement, c’est toute une théorie de la
mémoire et de la connaissance […] non promulguée directement en termes logiques[68]
que Proust élabore à partir des découvertes de son contemporain Bergson, dont
George Poulet, dans L’Espace proustien[69],
a néanmoins montré en quoi la conception mnémonique, essentiellement basée sur
les notions d’élan vital et de durée, donc de flux continu, comme dans un
film, diffère fondamentalement de l’aspect fragmentaire, disons photographique,
de la résurgence visuelle chez Proust. Juxtaposition de “clichés”, et non pas
succession de plans, disposition spatiale autant que temporelle dont procède,
dans l’ensemble, le bref miracle de la
mémoire affective [70] chez
Proust. Puissance de résurrection que condense à lui seul le pouvoir du souvenir involontaire. Résurgences
subites et non remémoration délibérée. Intimes et délicieuses déflagrations de
ces survenances d’autrefois auxquelles Proust confère une valeur que nulle
anamnèse ne saurait obtenir. Autant de signes à interpréter pour qui a la
chance de vivre l’expérience unique, hallucinante, de ces instants bénis où
spontanément le passé empiète sur le présent. Épiphanie de la mémoire, en
somme, à l’égard de quoi l’intelligence, selon Proust, doit rester ce qu’à tort
ou à raison, aux yeux d’un Baudelaire courroucé, la photographie aurait dû
avoir la décence de demeurer pour l’“art” : l’humble, la très humble servante. Toute La Recherche se fonde sur l’énigme de ces réminiscences totales,
fortuites et fugitives. Un mystère à élucider qu’on a tôt fait d’éluder… Ceux qui sont hantés de ce souvenir confus
des vérités qu’ils n’ont jamais connues sont les hommes qui sont doués[71],
du moins dotés d’une certaine sensibilité. Ce qui ne signifie pas pour autant,
précise Proust, qu’ils aient ce qu’on appelle du talent –seul critérium de la spiritualité d’une œuvre[72]–
lequel, pour le coup, serait plutôt comme
une sorte de mémoire[73],
autrement dit une capacité, un potentiel et non seulement une obsession, un intarissable
ressassement qui, à force de remonter, taquinant la surface, finit tôt ou tard
par tout submerger. Le talent est l’expression d’une aptitude à suivre la pente
abrupte de ses propres profondeurs jusqu’à
ce fond extrême où gît la vérité[74],
dans les régions de la vie spirituelle où
l’œuvre d’art peut se créer[75].
Un fond mémoriel où, loin d’être le possédé passif de quelque revenant d’un temps enseveli[76],
l’âme talentueuse sympathiserait (voire plus si affinités) avec sa hantise,
pactisant même, au risque certes d’y laisser sa peau –de “payer” comme dirait
Céline, “très cher”–, dans l’ombre de ses propres démons, de manière à libérer,
littérairement parlant, à la lettre donc, ces fantômes retenus prisonniers, en
soi incarcérés. Or, ce sombre et dangereux rapprochement
de l’artiste vers l’objet à exprimer,
se demande Proust, ne serait-ce pas le
premier effort de l’écrivain vers le style ?[77] Balbutiement
littéraire qui a toutes les chances d’être au début de piètre qualité mais sans
l’avènement –l’événement– duquel, c’est simple, il n’y a rien. Pas de
littérature sans le risque périlleux du style, rien que du bavardage ou, pire, le
besoin pathétique de faire partager le vilain, l’ignoble, le sale petit secret selon la formule d’un
autre “suicidé de la société” : Antonin Artaud. « Et cet
enfoiré de Cioran »[78] –qui, pour info, est né onze ans avant la
mort de Proust, dans le petit village de Räşinari, en Transylvanie…– : les hommes aux grands desseins, ou
simplement à talents, sont des monstres, superbes et hideux, qui font l’effet
de méditer quelque terrible forfait ; et, en vérité, ils préparent leur
œuvre…, ils y travaillent sournoisement, comme des malfaiteurs.[79] D’où,
peut-être, cette odeur de roussi qui, selon Ulrich, alias l’homme sans
qualités, s’élève comme d’un couteau aiguisé sur une pierre (ou
d’une gomme dont on use… ?), de toute œuvre
d’art véritable, à savoir digne de ce nom.[80] Et
Nietzsche de préciser que si l’on a du talent,
on est la victime de son talent ; on vit sous le vampirisme de son talent.[81]
C’est lui, après tout, dont l’avidité se nourrit, s’abreuve du travail
d’autrui, ici de l’écrivain, pompant littéralement la substance vitale de sa
victime consentante… Son sang ? Mais non : ces gouttes de lumière cimentées dont Proust affirme que sont
faits le style et la fable d’un livre.[82] Son
talent l’éprouva, épuisant comme une maladie sans remède dont il ne souhaitait
pas guérir, le vidant pourtant de toutes
ses forces et jusqu’à sa vie à
recevoir justement, comme l’écrit Rivière, l’empreinte exacte de la vie dans son livre, ce Nil du langage, comme dit Benjamin, dans
le courant duquel il s’est jeté à corps perdu, un immense Requiem auquel, comme Mozart, au sens propre, il s’est donné corps
et âme. S’évidant lui-même… Extase... Ainsi,
explique Proust, expulsé pour ainsi dire
de moi-même, je me réfugie dans les tomes[83],
autrement dit les tombes, n’est-ce pas, d’un grand cimetière rempli…de
“mots-vivants”. Mais, nous voilà revenus au point de départ. Je tourne en rond.
Pour saisir le sens de cette citation initiale peut-être convient-il –chose par
laquelle, il est vrai, nous aurions pu commencer– d’en resituer succinctement le
contexte d’origine : les dernières pages du Temps retrouvé. Résumons : il s’agit d’un moment crucial,
c’est l’aboutissement d’une longue traversée du temps, l’épilogue d’un voyage
au bout de la nuit aussi bien qu’au centre de l’univers humain, ce monde intime.
À l’image de Médée, le narrateur ne va pas tarder à devenir soi-même[84], celui qu’au fond il est, depuis
toujours, sans même le savoir ou sans y croire, et ce quand bien même il sait d’ores
et déjà, ayant assisté, si l’on peut dire, aux morts successives de son être,
que nul n’est jamais, “en soi”, qu’un éternel devenir. En attendant, il vient
d’arriver au dernier rendez-vous de ses amis les Guermantes, l’ultime matinée
au cours de laquelle il va d’abord buter contre le fameux pavé inégal, lequel
transporte instantanément le bon air de la place San Marco de Venise à Paris,
dans la cour de l’hôtel particulier, puis sentir successivement résonner en
lui, comme autant de gongs, l’ensemble des signes qui, se multipliant ce jour
là, le mettent enfin sur la voie de l’art, lui confirmant son propre talent
littéraire. Autour de lui, une danse macabre réunit tous les personnages qu’il
a côtoyés jadis et sur le visage desquels la vieillesse a déposé son terrible
masque mortuaire. Chacun semble “paré” pour le dernier départ, l’embarquement
final. Morbide assemblée où le narrateur, qui pour sa part ne pensait pas avoir
été physiquement transfiguré par le passage des années, prend conscience de sa
victoire imminente sur le Temps comme de son indéniable suprématie sur les
autres convives. Encore cette heure de gloire n’est-elle pas complètement une “happy
end” dans la mesure où le héros se met à ressentir au même moment, quasi
simultanément, une singulière et sincère culpabilité… Mais de quoi est-il
responsable ? Aurait-il commis une faute grave ? Un crime ? Quoi
qu’il en soit, c’est à ce moment précis qu’éclate sa sentence de mort. En ce
qui me concerne, ce fut au cours d’une conférence sur Proust donnée par Antoine
Compagnon au Collège de France, à laquelle j’assistai sur les conseils d’une
amie elle-même spécialiste de La
Recherche, que la petite phrase en question s’est mise à sonner juste. Dans
un amphithéâtre bondé mêlant précieuse crème Verdurin au gratin du Faubourg
St-Germain, l’esthète orateur développa, entre autres, une analyse sur
l’ambivalence de la conclusion proustienne, cette pseudo rédemption en laquelle consisterait le moment final dit du
“Bal de tête”. Placé sous le signe de la contradiction, figure dialectique de
l’oxymore, ce véritable memento mori au
cours duquel le narrateur se réconcilie avec sa vocation, s’y engage, est aussi
l’occasion pour lui de saisir l’enjeu de cette vie pleinement vécue –au
demeurant la seule, selon Proust, qui vaille la peine de l’être– : la
littérature. La vertu ne nous coûte que
par notre faute, confesse quelque part Rousseau, et si nous devions être toujours sages rarement aurions nous besoin
d’être vertueux. C’est dire que la probité implique le péché, car nul n’est
bon ou mauvais et la perfection, s’il
en est, se situe dès lors par delà le
bien et le mal. Aux confins de l’égoïsme total et de l’altruisme le plus
pur, dans un mélange parfait de cruauté et de bonté, avec cette grande
tendresse de l’assassin qui humanise au fond chaque criminel de Dostoïevski, l’artiste
médite son œuvre, son intégrité retrouvée n’ayant d’égal que son inhumanité, sa
monstruosité. C’est le paradoxe, la loi duelle de l’art –ce sacrifice. D’un côté, sur la balance
sacrificielle : le don de soi, l’abnégation de l’écrivain, qui se sacrifie
pour sa cause. Sur l’autre plateau, dans un équilibre parfait : la domination
du créateur, ce despote, sa mainmise sur le monde, sa force d’assujettissement.
Pouvoir absolu du romancier qui, tel un monarque puissant, possède le droit de
vie ou de mort sur ses “sujets”. Comme au temps d’une Egypte antique et cruelle
où les esclaves étaient forcés de suivre à sa mort leur pharaon dans l’au-delà,
Marcel Proust –ayant senti que viendrait prochainement le trouver, ainsi qu’au
terme de chaque Nuits, Celle qui ruine l’édifice des plaisirs et
disperse les assemblées[85]– sacrifia
sur l’autel de son œuvre, en offrande à La
Recherche du temps perdu, celles et ceux qu’il a connus, haïs ou aimés. Holocauste
proustien de L’Adoration perpétuelle.
Suivant le rite funéraire de la sépulture chrétienne, il creusa lui-même, consciencieusement,
l’ensemble des fosses où ses victimes se trouvent comme enterrées, chacune
ayant trouvé sa place dans le grand cimetière, l’immense nécropole qu’allégorise
son livre. Une place un peu spéciale, dispersée, éclatée, lacunaire, puisqu’il
n’est plus possible, pour le lecteur, de savoir qui renferment les tombes sur
les stèles desquelles Proust a pris soin –à moins qu’il n’y ait été contraint…–
d’estomper les noms. Une étrange et minutieuse dégradation, un geste
irrévérencieux, sinon immoral, d’où provient sans doute le sentiment de
culpabilité du narrateur qui, professe-t-il, n’est pas loin de se faire horreur[86]–état
d’âme ambigu l’envahissant alors qu’il entre en religion, arrive en terre
promise–, coupable en effet de s’approprier l’existence d’autrui, de s’accaparer
l’identité des êtres, de s’en servir impunément comme d’autant de serviteurs
dont il utilise à leur insu tel geste, expression ou attitude, comme s’il
s’agissait de modèles posant devant lui, pour son propre “conte”, une fiction
au nom de laquelle le vie réelle de vrais individus n’est guère plus qu’un
motif dont il s’empare, ravissant leur particularité, piochant, usurpant à sa
guise des parcelles de réalité chez les autres pour composer la sienne, son simulacre.
Autant de vies à trahir, dont il va estomper maints détails… En toute
franchise, ce n’est pas très honnête. Et pourtant, comme cette jeune Corinthienne
dans la fable dit Butadès, ou mythe
de Dibutade, rapportée par Pline l’Ancien, n’est-ce pas aussi par amour et
fidélité que Proust tente de retenir ne serait-ce que quelques traits des
visages qui, pour beaucoup, ont déjà disparu, esquissant ça et là le contour
d’une ombre fuyante, la silhouette d’une âme morte ? Il use en somme, au sens propre de l’usure
comme au figuré de l’usage –confirmant l’intuition d’Agamben selon laquelle il semble donc qu’il existe une relation
particulière entre “user” et “profaner”[87]–,
il consume et consomme cette chose qui, pour l’agnostique, reste ou, plutôt,
devient sacrée, cette oasis du regret, ce paradis nécessairement perdu :
le passé. Aussi l’auteur d’un livre est-il le profanateur de son propre cimetière,
dépouillant sa vie antérieure, précédant sur ce terrain toute forme de
vandalisme ultérieur...quel qu’il soit. Aux profanes, et dieu sait qu’ils sont
nombreux, qui seraient tentés de considérer sa Recherche comme une œuvre purement autobiographique, un “roman à
clef” ou, pourquoi pas, sous l’angle d’un judas ouvrant sur l’intimité d’un temple
que chaque “voyeur” pourrait violer à loisir, piller du regard, comme les
tombes d’un caveau, à quiconque aurait, à l’image de Narcisse, la fâcheuse
tendance de confondre le réel et son reflet, le miroir de l’œuvre et la mémoire
de l’homme, Proust clame calmement que la réalité de ce sanctuaire intime et
mnémonique fut déjà victime de son propre parjure. La profanation d’un de mes souvenirs par des lecteurs inconnus, je
l’avais consommée avant eux.[88] La
littérature ? Sacrilège ! L’écrivain ? Un vandale impie, certes
des plus raffiné… Son livre ? Un lieu culte, un cimetière par l’auteur
profané. Mais par sa méticuleuse profanation il s’y consacre et, en un sens, le
sacralise. Car le dommage, ce gommage, est en même temps un hommage. Toute
œuvre d’art s’échafaude sur la ruine des amours mortes, le deuil des pères, le
dépassement du maître, sa mise en péril. L’idolâtrie est un poison dont
l’artiste se préserve comme de la peste. Proust, qui pasticha quelque temps ses
premières amours comme ses pairs, le savait bien : on ne peut refaire ce qu’on aime qu’en le renonçant.[89]
En s’en détachant, en l’abandonnant, en l’oubliant. Et comme généralement il ne
dépend pas du seul vouloir d’oublier, comme l’oubli prend du temps et que
parfois le temps presse, alors il convient d’enfouir, d’enterrer, d’oublier
autrement. Il faut effacer. Ecrire. Les dessinateurs savent que l’acte de
gommer est parfois un geste graphique, une écriture par retrait, un travail “en
réserve”. Proust, dans un autre domaine, nous dit qu’écrire revient aussi à
effacer, que l’on ne commence vraiment à écrire qu’à condition de gommer. J’en
ai trouvé la solution, la preuve exacte à Trouville, la bien nommée, en
achetant chez un libraire la version remaniée, sacrément élaguée selon la
dernière volonté de l’auteur, d’Albertine
disparue, éditée chez Grasset par
Nathalie Mauriac et Etienne Wolff (tiens…). Dernier tome d’À la recherche du temps perdu auquel Marcel Proust ait travaillé,
un chapitre ayant pour thème la mort et…l’oubli. Au cœur du volume, page cent vingt,
une phrase entre en résonance avec celle du Temps
retrouvé…exactement comme deux équations algébriques où un même rapport
–ici le cimetière– vient faire coïncider deux termes inconnus, le livre et
l’oubli. Démonstration : Et c’est
notre plus juste et plus cruel châtiment de l’oubli si total, paisible comme
ceux des cimetières, par quoi nous nous
sommes détachés de ceux que nous n’aimons plus, que nous entrevoyions ce même
oubli comme inévitable à l’égard de ceux que nous aimons encore.[90] Pour
l’écrivain, le livre c’est l’oubli. Pas n’importe lequel, car, si seul le
souvenir involontaire est capable de réveiller en lui la foi littéraire, l’acte
d’écrire tient pour sa part dans le creuset d’un oubli nécessaire. Quel que
soit l’objet de notre recherche, ne faut-il pas d’abord l’avoir perdu pour
pouvoir, un jour peut-être, le retrouver ? Implacable logique dont résulte
du reste le principe du souvenir involontaire, lequel survit moins qu’il ne
surgit de l’oubli. La “mémoire
involontaire” de Proust n’est-elle pas, en effet, beaucoup plus proche de
l’oubli que ce que l’on appelle en général le souvenir ?[91]
demande Walter Benjamin qui, connaissant très bien La Recherche pour avoir été, dans les années trente, le traducteur
officiel des premiers tomes du livre en allemand, ne s’y est pas trompé. Le
tissu proustien représente selon lui l’inverse même du travail de remémoration
de Pénélope. Une trame singulière
d’espace et de temps, ni la rémanence, ni le néant. Mémoire oublieuse donc,
dont l’écrivain s’inspire et qu’il aspire à reproduire, essayant de trouver,
par ses propres moyens –la littérature– la formule chimique du jaillissement lacunaire,
ce dosage exact de mémoire et d’oubli,
pour en retenir à jamais le parfum, l’essence, en élever, en somme, la
poussière, le pollen poétique, au prix certes d’une inquisition destructrice,
une quête assassine, une recherche du bon degré d’effacement.
Hier, j’ai déposé quelques fleurs –des
roses, spécialement achetées à Houlgate, chez “Loisnard”, non loin de Balbec– auprès de monsieur Proust, dont
la dépouille repose dorénavant en paix au Père Lachaise. Dans le cimetière, je
profitais du calme, de la solitude et du silence qu’offre ce lieu de
recueillement. Je n’ai pas encore l’âge de côtoyer souvent ce genre d’endroit,
aussi ai-je été agréablement surpris de n’y trouver rien de glauque ni de
sordide, au contraire. Devant sa tombe, je pensais à mon culte sacrilège, ce
rituel d’effacement entre l’offrande et l’offense, au croisement de la dévotion
et de l’exécution. Je sentais combien ce sacrifice était proche de ce que ma
divine victime avait appelé l’adoration perpétuelle.
Avec un malin plaisir, je fis spontanément le lien avec une pratique occulte qu’on
nomme en Roumanie, d’un vocable vampirique, la grande réparation, laquelle consiste à détruire définitivement
l’âme du monstre en débusquant dès l’orée du jour le corps de son sépulcre pour
le réduire en cendres... Dans mon dos, un
rayon oblique du[92]
levant projetait l’ombre d’un doute sur la pierre tombale, aux yeux de
l’orgueil le soupçon d’une filiation maudite. Sous la terre, dans sa boîte, il
était là, gisant, son corps mangé par les
vers[93],
tandis que, de mémoire, j’en invoquais quatre, de ceux dont grouillent Les Fleurs de Baudelaire…
Imbécile
–de son empire
Si nos efforts te délivraient,
Tes
baisers ressusciteraient
Le
cadavre de ton vampire !
[94]
[1] James JOYCE, Ulysse,
tr. fr., Paris, Gallimard, 1957, p. 751.
[2] Robert MUSIL, L’Homme
sans qualités, tome 2, tr. fr., Paris, Seuil, 1956, p. 452.
[3] Marcel PROUST, À
la recherche du temps perdu, Le Temps retrouvé, p. 476. Toutes les
références renvoient à l’édition de La
Recherche sous la direction de Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, « Bibliothèque
de la Pléiade », 4 vol., 1987-1989.
[4] Alain ROBBE-GRILLET, Les Gommes, Paris, Minuit, 1953, p. 132.
[5] James JOYCE, op.
cit., p. 238. « Impossible de
les dégommer. Quoi ? Nos enveloppes. Ohé Jones, où allez-vous ? Peux
pas m’arrêter, Robinson, je cours acheter la seule gomme qui efface bien
l’encre, la gomme Héphas, chez Hely
et Cle, 85 Dame Street. »
[6] Anne F. GARRÉTA, La
Décomposition, Paris, Grasset et Fasquelle, 1999, p. 224.
[7] Ibid.
[8] Le Temps
retrouvé, t. IV, op. cit., p. 611.
[9] Ibid., p. 621.
[10] Ibid., p. 482.
[11] Marcel PROUST, Contre
Sainte-Beuve (Bernard de Fallois), Paris, Gallimard, 1954, p. 306.
[12] Ibid.
[13] Ibid.
[14] Paul VALERY, « Hommage », Nouvelle Revue Française, n° 112, Hommage à Marcel Proust, Paris,
Gallimard, 1923, p. 122.
[15] Le Temps
retrouvé, t. IV, op. cit., p. 459.
[16] Ibid., p.
468.
[17] Céline vivant,
DVD, Paris, Montparnasse, 2007.
[18] Stéphane MALLARMÉ, « Quant au livre », Igitur, Divagations, Un coup de dés,
Paris, Gallimard, 2003, p. 273.
[19] Stéphane MALLARMÉ, « Le Mystère dans les
lettres », op. cit., p. 282.
[20] Marcel PROUST, Contre
Sainte-Beuve, op. cit., p. 301.
[21] Du côté de chez
Swann, t. I, op. cit., p. ?
[22] Le Temps
retrouvé, t. IV, op. cit., p. 474.
[23] Ibid.
[24] DOSTOÏEVSKI, Les
Démons, tr. fr. Paris, Gallimard, 1955, p. 620.
[25] Le Temps retrouvé,
t. IV, op. cit., p. 620.
[26] Robert PROUST, « Marcel Proust intime », Nouvelle Revue Française, op. cit., p. 26.
[27] André GIDE, « En relisant “Les Plaisirs et les
jours” », Ibid., p. 126. Gide
qui, pour
mémoire, demeure entre autres l’auteur de « la plus grave erreur de la NRF » ayant refusé en 1912, au nom
de la maison Gallimard, d’éditer Du côté
de chez Swann ; un acte manqué restant, à juste titre, « l’un des regrets, des remords, les plus
cuisants de [sa] vie ».
[28] Marcel PROUST à Louis de Robert, Comment débuta Marcel Proust, Lettres
inédites, Paris, NRF, 1925, p 42, 43.
[29] Philippe SOUPAULT, « Marcel Proust à
Cabourg », Nouvelle Revue Française,
op. cit., p. 67.
[30] Gaston GALLIMARD, « Première rencontre », Ibid., p. 62, 63.
[31] Georges de LAURIS, « Quelques années avant
Swann », Ibid., p. 45.
[32] Jean COCTEAU, « La Voix de Marcel Proust », Ibid., p.91.
[33] Louis Ferdinand CÉLINE, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, 1952, p. 75.
[34] Philippe SOLLERS, « Proust et l’expérience
intérieure », La Guerre du goût,
Paris, Gallimard, 1996, p. 290.
[35] Bernard BRUN,
Marcel Proust, Le Cavalier bleu, « Idées reçues », 2007.
[36] Stéphane MALLARMÉ cité in Roberto CALASSO, La Littérature et les dieux, tr. fr.
Paris, Gallimard, 2002, p. 101.
[37] Gilles DELEUZE, Proust
et les signes, Paris, PUF, 1964, 2003.
[38] Reynaldo HAHN, « Promenade », Nouvelle Revue Française, op. cit., p. 39.
[39] Philippe SOLLERS, op.
cit., p. 289.
[40] Sodome et
Gomorrhe, t. III, op. cit., p.
371.
[41] Jacques RIVIERE, « Marcel Proust et l’esprit
positif », Nouvelle Revue Française, op. cit., p. 180.
[42] François-Bernard MICHEL, « A la recherche du
souffle perdu », Magazine
littéraire, hors-série, Le Siècle de Proust de la Belle Epoque à l’an 2000,
2000, p. 40
[43] Cf. : Lucien DAUDET, Autour de soixante lettres de Marcel Proust, Cahiers Marcel
Proust, n°5, Paris, Gallimard, 1928.
[44] Marcel PROUST à madame Émile Straus, Proust, Correspondance, éd. Jérôme
Picon, Paris, Flammarion, « GF », 2007, p. 177.
[45] Marcel PROUST à Gaston Gallimard, Ibid., p. 341.
[46] Marcel PROUST, Correspondance,
éd. de Philippe Kolb, Paris, Plon, 21 t., 1970-1993, t. XII, p. 342 (lettre du
27 novembre 1913).
[47] Marcel PROUST cité in Philipe SOLLERS, « Proust
va gagner », op. cit., p. 283.
[48] Philippe SOUPAULT, op.
cit., p. 66.
[49] Marcel PROUST à Gaston Gallimard, op. cit., p. 346.
[50] Louis-Matin CHAUFFIER, « Marcel Proust
analyste », Nouvelle Revue Française, op. cit., p. 174.
[51] Jean COCTEAU, op.
cit., p.92.
[52] Louis-Matin CHAUFFIER, op. cit., p 174.
[53] Michel HOUELLEBECQ, La Possibilité d’une île, Paris, Fayard, 2005, p. 93.
[54] Bernard BRUN, op.
cit.
[55] Jacques-Emile BLANCHE, « Quelques instantanés de
Marcel Proust », Nouvelle Revue
Française, op. cit., p. 57.
[56] Philippe BOYER, Le
Petit pan de mur jaune, Sur Proust, Paris, Seuil, 1987, p. 253.
[57] Philippe SOLLERS, « Derniers mots de Marcel
Proust », op. cit., p. 296.
[58] Jacques RIVIERE, op.
cit., p. 185.
[59] Ibid.
[60] Georges BATAILLE, « Marcel Proust », L’ARC n° 47, Proust, Paris, Inculte,
2007, p. 30.
[61] Marcel PROUST à Louis de Robert, Comment débuta Marcel Proust, Lettres
inédites, Paris, NRF, 1925, p.56.
[62] Le Temps
retrouvé, t. IV, op. cit., p. 476,
Je souligne.
[63] Robert MUSIL, L’Homme
sans qualités, tome 1, tr. fr., Paris, Seuil, 1956, p. 311.
[64] Ernst GOMBRICH, Histoire
de l’art, tr. fr. Paris, Phaidon, 1997, p. 228.
[65] François MAURIAC cité in Philippe Sollers, op. cit., p. 293.
[66] Albert THIBAUDET, Nouvelle
Revue Française, op. cit., p.
136, 137.
[67] Marcel PROUST, Correspondance,
éd. de Philippe Kolb, op. cit., t.
XIII, p. 98 (lettre du 6 février 1914).
[68] Marcel PROUST à Louis de Robert, op. cit., p. 70.
[69] George POULET, L’Espace
proustien, Paris, Gallimard, 1963, p. 67.
[70] Ibid., p. 53.
[71] Marcel PROUST, Contre
Sainte-Beuve, op. cit., p. 307.
[72] Ibid., p.
303.
[73] Ibid.
[74] Marcel PROUST à Louis de Robert, op. cit., p. 40.
[75] Marcel PROUST, Contre
Sainte-Beuve, op. cit., p. 300.
[76] Marcel PROUST, Sur
la lecture, Paris, Actes Sud, 1988, p.54.
[77] Marcel PROUST cité in Jean Milly, Proust et le style, Paris, Lettres modernes, 1970, p. 98.
[78] Jean-Luc GODARD, Les
Histoires du cinéma, Gaumont vidéo, 2007.
[79] Emil CIORAN, Histoire
et utopie, Paris, Gallimard, p. 80.
[80] Robert MUSIL, op.
cit, tome 2, p. 349.
[81] Friedrich NIETZSCHE, La Volonté de puissance, Paris, Gallimard, 1995, p. 383. Je
souligne.
[82] Marcel PROUST, Contre
Sainte-Beuve, op. cit., p. 303.
[83] Ibid.
[84] Cf. SÉNÈQUE, Médée,
Paris, Payot & Rivages, 1997, p.242. Un passage qui présage tout un pan de
la philosophie merveilleusement inquiétante de Nietzsche : « Cherche un châtiment d’une espèce encore
inconnue : prépare-toi ainsi à devenir toi-même. Rien ne doit plus être
sacré : chasse au loin la pudeur ».
[85] Les Mille et une
nuits, tr. fr., Paris, Phébus, 1987.
[86] Le Temps
retrouvé, t. IV, op. cit., p.
481.
[87] Giorgio AGAMBEN, Profanations,
tr. fr. Paris, Payot & Rivages, 2006, p. 96. « Les philologues ne cessent de s’étonner de la double
signification contradictoire de verbe profanare en latin : d’une part, rendre profane, de l’autre –dans une
acception attestée dans quelques rares cas seulement–, sacrifier ».
[88] Le Temps
retrouvé, t. IV, op. cit., p. 481.
[89] Ibid., p. 620.
[90] Marcel PROUST, Albertine
disparue, Paris, Grasset & Fasquelle, 1987, p. 120.
[91] Walter BENJAMIN, « L’Image proustienne »,
1934, tr. fr. Œuvres II, Paris, Gallimard, 2000, p. 136.
[92] Le Temps
retrouvé, t. IV, op. cit., p.
459.
[93] La Prisonnière,
t. III, op. cit., p. 693.
[94] Charles BAUDELAIRE, « Le Vampire », Les Fleurs du mal, Librairie Générale
Française, 1972, p. 33.
13 mars 2008
Pris au mot
Un livre est un grand cimetière
où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire
les noms effacés.
MARCEL PROUST
12 mars 2008
Gommer la Recherche...
Depuis quelque temps, j’efface l’œuvre de
Marcel Proust. C’est un travail quotidien, obsessionnel, minutieux. Une
entreprise absurde, c’est vrai. Une pure perte de temps.
Jour
après jour, phrase par phrase, je gomme À la recherche du temps perdu, ou, plus exactement, les pages d’une série
d’exemplaires de l’illustre « septuor » publié dans la collection
blanche de Gallimard. [1]
Je creuse dans l’épaisseur du papier,
littéralement, je lui retire de son grammage. J’use volontairement les
feuilles, recto verso. Je les abîme,
les rends fragiles. À tel point que celles-ci souvent se froissent, se fendent,
se trouent, se déchirent, laissant alors transparaître, dans de subtils
palimpsestes, les pages suivantes ou précédentes. Sous les frottements répétés
du côté bleu de ma gomme (à ma connaissance la seule gomme qui
efface bien l’encre…[2]), le
texte imprimé disparaît, la plupart des mots deviennent illisibles (certains
résistent néanmoins ou disons que j’en préserve quelques uns) et, lorsque
j’estime avoir atteint le bon degré d’effacement, je tourne la page.
Comme dans le roman d’Anne Garréta, qui, se
prenant à rêver d’un roman décharné
jusqu’à l’os, rongé jusqu’à la moelle…, s’applique elle aussi, mais pour d’autres
raisons et de manière différente (et puis c’est une fiction !), à élaguer,
si l’on peut dire, le récit proustien, un processus de décomposition est à
l’œuvre :
Le texte tuteur ne cesse de se sculpter, de se denteler, de se travailler en forme de ruine– éternelle, plus éternelle : ce n’est pas l’oubli qui le corrode, ce n’est pas la fatigue des lecteurs ou leur paresse qui le fait se creuser et s’abandonner, c’est la mort, cette main invisible du Temps, qui le décompose.[3]
Cette main invisible du Temps, aurais-je eu
soudain la prétention de l’incarner ? Cela dit, je ne fais qu’accélérer un
phénomène d’usure auquel inévitablement l’ensemble des corps matériels –pauvres
supports physiques !– sont soumis. Ô
Temps, consumateur de toute chose ! Ô vieillesse envieuse, par quoi toute
chose est consumée.[4]
Le Temps qui passe, irréversible torrent où
tourbillonnent, furieuses, les voies mélancoliques d’un éternel chant de
ruines… L’architecture proustienne, temple de la mémoire intime, donc
universelle, trouve en sa déconstruction métaphorique l’expression d’une mise
en abîme singulière. Au fur et à mesure qu’il se détériore, le livre que je
ruine acquiert une autre valeur, authentique, précieuse et rare, celle des
choses anciennes et, peut-être, des œuvres d’art.
Encore convient-il, avant de se mettre à
gommer la Recherche, de rechercher la
gomme adéquate. Une gomme qui efface l’encre, certes, mais encore ? Et
nous voilà soudain plongés dans la peau du détective Wallas, héros d’un livre
de Robbe-Grillet, à la recherche d’une gomme bien précise…une gomme…
Quel genre de
gomme ? C’est là justement toute l’histoire (…) : une gomme douce,
légère, friable, que l’écrasement ne déforme pas mais réduit en
poussière ; une gomme qui se sectionne avec facilité et dont la cassure
est brillante et lisse, comme une coquille de nacre.[5]
Enfin, à peu près…
Car il faut préciser que je garde
précautionneusement les sciures, les miettes, les résidus de gomme, cette
substance poudreuse dans laquelle, ça et là, sont venus se placer quelques
fragments de papier, quelques bribes de texte (in)volontairement arrachées. Et
il me plaît de penser que les mots disparus, un à un, se sont désintégrés, puis
mélangés aux restes, dispersés dans les débris, peut-être enroulés autour des
fins petits copeaux, qui sait, comme réfugiés au cœur d’une précieuse poussière
d’un gris bleuté. J’y vois une sorte d’essence, un pollen poétique, à la fois récolte
et semence ; aussi pour le moment choisirai-je de nommer ce pigment
« rémence ».
[1] À la recherche
du temps perdu se compose de sept parties principales auxquelles
correspondent, aux éditions et dans la collection qui m’intéresse, autant de
tomes. Pour des raisons qui m’échappent, j’ai
d’abord commencé par effacer la fin du roman, remontant depuis son terme le fil
du Temps retrouvé, mais je m’applique désormais à gommer simultanément
le premier volume, Du côté de chez Swann. Peut-être un jour les
« deux côtés » de l’œuvre se rejoindront-ils.
[2] Cf. : James JOYCE, Ulysse, tr. fr., Paris, Gallimard, 1957, p. 238. « Impossible de les dégommer.
Quoi ? Nos enveloppes. Ohé Jones, où allez-vous ? Peux pas m’arrêter,
Robinson, je cours acheter la seule gomme qui efface bien l’encre, la gomme Héphas, chez Hely et Cle, 85 Dame Street. » C’était
vers 1922, au moment où Proust rendait l’âme, comme on dit.
[3] Anne F. GARRÉTA, La
Décomposition, Paris, Grasset et Fasquelle, 1999, p. 224.
[4] Léonard De VINCI, Les
Carnets de Léonard de Vinci, tr. fr., Paris, Gallimard, 1942, p.64.
[5] Alain ROBBE-GRILLET, Les Gommes, Paris, Minuit, 1953, p. 132.
11 mars 2008
Du temps perdu.
Le « temps perdu », à la recherche
duquel Proust s’engage puis qu’au cours de sa quête il retrouve, d’abord de
façon fortuite et fugitive, par le biais du souvenir involontaire puis,
finalement, à travers l’art et la création –en l’occurrence la littérature–
c’est le temps passé, certes, mais c’est aussi et peut-être surtout ce temps
qui n’est pas « pleinement vécu », qu’on gaspille et qu’il s’agit
justement de « rattraper » ; le temps gâché.
L’ennui, l’attente passive, la frivolité des
plaisirs et des jours, l’insignifiance de certaines rencontres comme la
futilité des distractions, le quotidien chaotique des affects primaires, des
passions incontrôlables… autant de raisons de voir s’écouler les heures d’une
journée avec, parfois, l’impression désagréable de trouver le temps long alors
que la vie est relativement courte.
Or on dit que rien n’est plus précieux que le temps, que celui-ci nous appartient et qu’il convient d’en faire bon usage. Pour ma part, je cherche l’art et la manière de matérialiser le « temps perdu » (au sens propre comme au figuré) et l’effacement de l’œuvre proustienne m’est apparue comme la « meilleure » manière de perdre mon temps. L’acte est étrange, inutile, l’idée absurde, le projet complètement fou. S’évertuer à gommer un ouvrage d’environ trois mille pages, voilà qui représente un effort apparemment insensé, un emploi pour le moins douteux de son temps. Car ce sont des jours et des jours de travail, pour ne pas dire des mois ou des années ; des heures perdues ?
Oui, plus que jamais, au regard d’une
société dite de consommation où « le temps c’est de l’argent » (c’est
dire à quel point il serait regrettable d’en perdre), système capitaliste où il
est pourtant de rigueur de consacrer son temps libre aux émissions lobotomisantes
ou aux achats compulsifs par exemple. Non, dans la mesure où ce geste incongru
peut aussi être perçu comme l’occasion d’une recherche particulière, originale.
Une réflexion active sur la notion, ô combien actuelle, d’emploi du temps.
Cette entreprise comporte à l’évidence une
part non négligeable d’abnégation à laquelle vient s’ajouter, en l’occurrence,
une sorte d’ironie mélancolique. Cela dit je ne consacre pas, du moins pour
l’instant, la totalité de mon temps à mon projet d’effacement. Au rythme d’une
page par jour au minimum (ce qui
représente environ une heure de travail « intensif », le protocole
voulant désormais que toute journée passée sans gommer corresponde
irrémédiablement à une page demeurant intacte et ce sans
« rattrapage » possible), la rigueur que je m’impose régulièrement,
systématiquement, relève plutôt d’un simple acte de présence dont la ponctualité
traduit l’expression d’un geste nécessaire mais non suffisant.
En effet le gommage d’À la recherche du temps perdu constitue, en soi, une démarche relativement minimale, essentielle et constante, autour de laquelle doit s’organiser une pratique artistique variée susceptible de lui donner corps ou, si l’on veut, de l’étoffer. Livres, textes, dessins, photographies, installations, expositions, tous les moyens sont bons pour traduire l’inépuisable richesse de ce qu’il convient d’appeler, en toute modestie, une idée.
Prendre le temps d’en perdre, ne serait-ce
qu’un petit peu. Telle serait, si l’on veut, la devise de mon œuvre « in
progress ». Car finalement, et c’est une des leçons de la Recherche
proustienne, ne faut-il pas perdre son temps pour pouvoir, un jour peut-être,
le retrouver ?
10 mars 2008
OMMAGE...
Un livre n’est jamais qu’une succession de
feuilles reliées, rarement vierges, dont chacune contient généralement un fragment
de texte, manuscrit ou imprimé, lui-même constitué de phrases, autrement dit
d’un agencement de mots, lesquels consistent eux-mêmes en une combinaison de
lettres.
Juxtaposés, en un certain ordre assemblés,
les mots traduisent la pensée d’un écrivain dont ils sont présumés transcrire
clairement l’esprit –ou l’âme– cette
grande nuit impénétrée et décourageante[1] dans le
silence de laquelle vibre toutefois, sourde et lointaine, cette musique confuse[2] dont
chaque « note », chaque « petite phrase » qu’il exhume, serait
–rien n’est moins sûr– comme un morceau de
son rythme insaisissable et délicieux[3].
Aussi ce
calme profond où la pensée choisit les mots où elle se reflétera tout entière[4]
habite-t-il un monde intérieur, un pays spirituel peuplé de visions qui
resterait, selon Proust, l’éternel secret de chacun d’entre nous s’il n’y avait
précisément l’art, au fond. L’art, autrement dit le style.
Du roman que j’épuise, donc, c’est tout un
corps –celui du texte inscrit à l’encre sur le papier– qui s’estompe sous les
coups de gomme.
Iconoclasme ? On peut le dire, avec
précaution, bien que « scriptoclasme » paraisse ici plus approprié.
Cela dit, du grand cimetière que
serait ce livre je ne saccage pas ou, selon un terme cher à Proust, ne profane
en rien ses tombes –Céline aussi
compare la page à une pierre tombale…– victimes d’une érosion artificielle,
minutieusement ravagées, sur la plupart desquelles, à la lettre, on ne peut plus lire les noms effacés.
Non, mon geste n’a rien d’un acte vandale. Ou alors d’un vandalisme raffiné,
plein d’un profond respect envers l’ouvrage outragé.
Délicat sacrilège d’un attentat à la gomme à
travers lequel je revendique pourtant, sinon un art, du moins un acte de
résistance.
Abîmer la Recherche… Lentement, s’en défaire. Résister à l’emprise du maître
tout en lui vouant une sorte de culte… Un sacrifice scrupuleux. Tuer le père,
n’est-ce pas ? Faire table-rase… Gommage… en montrant ma gratitude… Hommage.
Ainsi l’hommage procède du dommage et le dommage de l’hommage… Paradoxe.
Proust, arrivé au sommet d’une ascension
vertigineuse :
On ne peut
refaire ce qu’on aime qu’en le renonçant[5]
Lui qui, au grand jour, pasticha quelque
temps ses premières amours, ses pairs, a fini par découvrir, seul, mourant, dans le cloître d’une
chambre-sarcophage et le silence de la nuit, déterminé à ranimer le temps
disparu, son style. La « phrase-fleuve », méandreuse, dira-t-on, dont
le courant tumultueux emporte son lecteur vers l’abysse intime de ses propres
profondeurs. C’est ce Nil que patiemment je vide –j’évide–, y puisant tous les
jours l’élixir d’un Léthé.
Encore l’œuvre proustienne ne se
limite-t-elle bien évidemment pas aux seuls volumes que j’ai choisi d’effacer.
Car il existe une différence radicale entre la volonté, vile, odieuse, humaine,
de détruire –pensons notamment aux sinistres périodes de l’histoire durant lesquelles
on brûlait tous les livres– et le fait, absolument vain, de sculpter à la gomme
les pages d’une des multiples occurrences d’un ouvrage destiné à être reproduit
et tiré à des millions d’exemplaires. Dans un cas il est question de mettre en
péril l’existence même d’un objet avec le seul but de l’anéantir, dans l’autre,
au contraire, il s’agit de conférer à quelque chose de commun une valeur particulière.
Car le gommage du roman proustien revient exactement à transformer une simple
réplique en une relique singulière.
Seulement voilà, et je terminerai sur ce
point (lequel au demeurant est un point de départ), mon projet ne consiste pas
uniquement à réaliser ce qu’en termes techniques on appelle, fort confusément
du reste, un « livre-objet » lequel appartiendrait exclusivement à la
famille des arts dits plastiques, affichant la qualité de sa fabrication
manuelle et sa prestigieuse unicité comme les signes extérieurs d’une richesse
dont l’industrie de la reproduction aurait privé l’œuvre d’art.
Ambiguïté du
processus : je commence par transfigurer un banal exemplaire en un objet
original –sous cet angle la réplique précède l’original– lui-même destiné à
être reproduit en de multiples versions imprimées, lesquelles procèdent alors
du livre « original ». Histoire de neutraliser la pseudo dichotomie original/multiple, les
deux « côtés » de l’œuvre empiétant constamment l’un sur l’autre au
sein de ma démarche. Relation dialectique entre la reproductibilité de
« l’un » et la singularité du « multiple » qui, par delà le
rapport d’opposition, suppose une suppléance réciproque des plus fécondes.
Ma production se situe donc au croisement de
deux mondes dont rien à l’origine ne pouvait laisser présager la rencontre, un
peu comme lorsque le noble « côté de Guermantes » épouse celui,
relativement vulgaire, de « chez Swann » dans Le Temps retrouvé.
Indissociables, donc, comme les deux faces
d’une seule et même feuille. D’un côté, le livre unique, rare et précieux,
plein d’aura pour le bibliophile collectionneur, le fétichiste –je rêverais pour ma part de posséder ne
serait-ce qu’une miette des « paperoles » de Proust, ces fameux cahiers rongés comme le bois où l’insecte
s’est mis, au fil du temps détruits puis scrupuleusement arrangés,
recollés, rapiécés, raccommodés par la bonne Françoise (Céleste) :
C’est tout
mité, regardez, c’est malheureux, voilà un bout de page qui n’est plus qu’une
dentelle[8]
Frêle comme une feuille d’or, fragile comme
la grêle, d’une légèreté arachnéenne, presque impalpable…comme une page
sinistrée, après le passage gommeux, immaculée par l’absence des lettres
volées…
De l’autre côté, celui de Gutenberg disons,
on voit se profiler l’horizon des possibilités qu’offre la reproduction
photomécanique (aujourd’hui facilitée par l’offset)
d’un livre susceptible d’être tiré à beaucoup d’exemplaires, voire édité, pourquoi
pas, comme la Recherche chez
Gallimard.
Car par delà le plaisir de pouvoir palper l’incarnation de [sa] pensée en ces milliers
de feuilles[9],
c’est son ubiquité, désormais nécessaire, qui fascina Proust lors de sa
première publication dans le Figaro :
Ce que je
tiens dans ma main, ce n’est pas seulement ma pensée vraie, c’est, recevant
cette pensée, des milliers d’attentions éveillées[10].
À croire que,
d’un côté comme de l’autre, un livre n’est décidément jamais qu’une succession
de feuilles reliées…
Jamais.
[1] Marcel PROUST, Du
côté de chez Swann, À la recherche du
temps perdu, Paris, Gallimard.
[2] Id., Contre
Sainte-Beuve, Paris, Gallimard, 1954, p.307.
[3] Id. Ibid. p.301.
[4] Id. Ibid.
[5] Marcel PROUST, Le
Temps retrouvé, À la recherche du
temps perdu, Paris, Gallimard, p.348. Cette faute grammaticale est-elle
volontaire ? En effet, on ne renonce pas quelqu’un ou quelque chose mais à quelqu’un ou à quelque chose et la formulation correcte serait donc
plutôt : « on ne peut refaire
ce qu’on aime qu’en y
renonçant ». Ne me suffit-il pas de gommer Marcel Proust, faut-il
encore que je corrige ses erreurs de syntaxe ?
[6] Edward RUSCHA cité in Anne MŒGLIN-DELCROIX, Sur le livre d’artiste, articles et écrits
de circonstance (1981-2005), Marseille, Le Mot et le reste, 2006, p. 138.
[7] Cf. : Tom PHILLIPS, A Humument, aTreated Victorian Novel,
1980, Londres, Thames & Hudson, 2005.
[8] Marcel PROUST, À la recherche du temps perdu, « Le Temps retrouvé », Paris, Gallimard, p. 339.
[9] Marcel PROUST, Contre Sainte-Beuve, Paris, Gallimard, 1954, p.90-91.
[10] Id. Ibid. p. 86.









